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Marelle : un roman culte agité du bocal

[Carozine dévore le roman Marelle - Julio CORTÁZAR]

Carozine lit le roman Marelle - Julio CORTÁZAR
Comme l’aurait dit ce bon vieux Jules : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu ! ». Il m’aura fallu le temps, mais, ô fierté ultime, je suis arrivée à bout de mon cadeau d’anniversaire (et merci María de m’avoir initiée à la littérature argentine), le roman (pavé) Marelle, de Julio Cortázar. Et je n’en suis pas peu fière, parce que, nom d’un petit bonhomme en mousse, celui-là, il se mérite ! Il exige concentration (ce dont je manque), patience (pas mon fort non plus) ainsi qu'un sacré petit bagage culturel (et, manifestement, le mien ressemble un peu à un gruyère, il y a des concepts qui sont restés en soute ou qui ont loupé le transfert ; il faut dire, aussi, que la philosophie ne m'a jamais passionnée pour cause de professeur soporifique au lycée et d'un manque d'enthousiasme indéniable). Bref ! Cessons de tergiverser ! J’ai réussi ! Et je vais tenter de vous en parler. Sans trop en dire (pas simple). Et en essayant de rester claire (encore moins simple). Allez, on prend un caillou blanc dans les mains, on le lance et hop ! on saute sur les cases alambiquées de Marelle.

Allais-je rencontrer la Sibylle ? Il m’avait tant de fois suffi de déboucher sous la voûte qui donne quai Conti en venant de la rue de Seine pour voir, dès que la lumière cendre olive au-dessus du fleuve me permettrait de distinguer les formes, sa mince silhouette s’inscrire sur le Pont des Arts, parfois allant et venant, parfois arrêtée contre la rampe de fer, penchée au-dessus de l’eau. Marelle - Julio CORTÁZAR

Marelle : Marelle : un Argentin à Paris

Marelle - Julio CORTÁZAR [ed. Gallimard]
Il était une fois Horacio Oliveira, Argentin brun ténébreux et grand amateur de maté et de conversations de haute voltige. À ses côtés, évanescente et floue, la Sibylle, terre à terre et amoureuse, ingénue au gros coeur et flanquée d’un bébé affublé d’un prénom improbable, Rocamadour. Un couple libre qui s’aime et se déchire au gré des humeurs versatiles d’Horacio. Autour d’eux gravitent un petit club, fier représentant du Saint Germain intello comme on aime se l’imaginer, camaïeu de nationalités et de personnalités, adorateurs de jazz, de philosophie et d’art contemporain. Nous sommes en 1950. Le drame sourde. Les pages s’envolent avec leurs personnages. De l’autre côté de l’océan, en Argentine, Traveler au nom bien mal trouvé puisqu’il n’a jamais quitté son Argentine natale où il vit aux côtés de Talita, sa femme, et travaille dans un cirque (avec un chat savant un soir sur deux).

Mais n’avons-nous pas vécu tout le temps en nous blessant doucement ? Non, nous n’avons pas vécu ainsi, elle aurait bien voulu, mais moi, une fois de plus, j’ai rétabli l’ordre faux qui dissimule le chaos, j’ai feint de me livrer à une vie plus profonde dont je ne touche l’eau terrible que du bout du pied. Il y a des fleuves métaphysiques, mais c’est elle qui les nage comme cette hirondelle nage en l’air, tournant fascinée autour du clocher, se laissant tomber pour mieux rebondir ensuite sur l’élan. Je décris, je définis et je désire ces fleuves, elle les nage. Et elle ne le sait pas, comme cette hirondelle. Marelle - Julio CORTÁZAR

Marelle : du culte pas si accessible

Marelle - Julio CORTÁZAR [ed. Gallimard]
Bon, alors, sans vous mentir, j’ai un peu l’impression d’avoir lu un roman qui dépassait franchement mes capacités intellectuelles. Déjà, il a fallu que je fouille sérieusement (ce qui pouvait s’apparenter à des fouilles archéologiques) dans ma mémoire à la recherche de vagues concepts métaphysiques inculqués au lycée (autant dire qu’il n’y avait pas grand-chose). Que, plus d’une fois, il a fallu que je vérifie dans mon dictionnaire si j’avais bien saisi le sens d’une phrase ou d’un concept (un peu vexant, vous en conviendrez). Alors, oui, Marelle n’est pas facile d’accès. Il fait un peu penser à l’Everest. Il est exigeant. Et, quand on le termine, on ne trouve pas tout à fait les réponses et on n’a pas vraiment, non plus, ce sentiment de grande victoire tant il nous laisse perplexe. Du début à la fin, Marelle est déroutant. Déjà, quelle idée, mais quelle idée, de laisser le lecteur choisir son mode de lecture. Comment savoir si on fait le bon choix ? (En le relisant, oui, je sais… ce que je ferai très certainement une fois que j’aurai laissé décanter et que j’aurai retrouvé un niveau maximal de concentration.) (Et ne comptez pas sur la fin pour vous dire si oui ou non vous avez fait le bon choix de lecture au début de votre expérience de Marelle. Vous seriez déçu.) Alors, parfois, on se retrouve à naviguer entre les deux modes, bien qu’ayant choisi la version classique pour une première approche de la chose. Marelle m’a déroutée. Par son manque d’intrigue mais ses personnages diablement bavards et férus de philosophie. Par ce côté un poil absurde, façon Ionesco, quand Oliveira traverse l’océan pour retrouver Traveler. Par ce côté existentialiste et surréaliste. Si Marelle m’a déconcertée, l’écriture de Julio Cortázar, en revanche, ne laisse aucun doute : on flirte ici avec Proust tant il a une puissance d’évocation, un style inimitable, une culture insondable. Et un furieux sens de l’humour, entre son chapitre 34 à lire une ligne sur deux et sa fin à boucle infinie. Julio Cortázar dynamite le genre du roman en rendant le lecteur actif, bouleverse notre visions de la lecture, s'amuse de nous perdre dans son labyrinthe si bien maîtrisé. Une découverte exigeante, intrigante et qui a comme un petit goût de « reviens-y ».

La marelle se joue avec un caillou qu’on pousse de la pointe du soulier. Éléments : un trottoir, un caillou, un soulier et un beau dessin à la craie, de préférence en couleurs. Tout en haut, il y a le Ciel et tout en bas, la Terre ; il est très difficile d’atteindre le Ciel avec le caillou, on vise toujours mal et le caillou sort du dessin. Petit à petit, cependant, on acquiert l’habileté nécessaire pour franchir les différentes cases (…) et un beau jour on quitte la Terre, on fait remonter le caillou jusqu’au Ciel, on entre dans le Ciel. (…) l’ennui c’est que juste à ce moment-là, alors que très peu de joueurs ont eu le temps d’apprendre à conduire le caillou jusqu’au Ciel, l’enfance s’achève brusquement et l’on tombe dans les romans, dans l’angoisse pour des prunes, dans la spéculation d’un autre Ciel où il faut aussi apprendre à arriver. Marelle - Julio CORTÁZAR

Les détails du livre

Marelle

Auteur : Julio CORTÁZAR
Traducteur : Laure BATAILLON (roman) et Françoise ROSSET (essai) / V.O. argentine : Rayuela
Éditeur : Gallimard
Prix : 14,80 €
Nombre de pages : 602
Parution : 3 décembre 1979

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Marelle

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. 13 février 2021. Caroline D.