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Komodo : plongée abyssale dans l’âme humaine

[Carozine dévore le roman Komodo - David VANN]

Carozine lit le roman Komodo - David VANN
Je suis particulièrement heureuse de rédiger cette chronique, aujourd’hui (et mon bonheur rayonne, j’en suis certaine, à travers mon clavier pour vous irradier), et ce, pour de multiples raisons : la première étant que je vous parle d’un roman que j’ai gagné (et j’adore gagner des choses, surtout des livres) dans le cadre d’un partenariat Gallmeister (petite maison d’édition chouchou avec qui j’ai régulièrement des partenariats) et le Picabo River Book Club (le club de lecture sur la littérature nord-américaine, à l’origine fondé pour les dix ans de Gallmeister, justement, tiens tiens comme on se retrouve) ; la seconde car j’ai découvert l’écriture de David Vann, que je ne connaissais pas encore (honte sur moi) ; la troisième parce que j’ai pulvérisé mes derniers records de temps de lecture (ce n’était pas trop difficile, ces derniers temps, je sais, mais je suis néanmoins plutôt fière de moi, toc toc badaboum et youp-la-la). Donc voilà. Je vous parle donc de Komodo, dernier roman de David Vann qui vient tout juste de sortir en librairie. Oh chouette. Enfilez vos palmes, on plonge dans les abysses !

Le roman KOMODO, de David VANN [Ed. Gallmeister], une lecture en partenariat avec le Picabo River Book Club
Toute ma vie, j’ai aimé mon frère, je l’ai vénéré, je l’ai suivi, une gamine qui joue du trombone à coulisse basse, et tant d’autres absurdités. Une habitude impossible à briser, qui me pousse justement à entreprendre avec notre mère le long trajet entre la Californie et Komodo, en Indonésie, pour le voir. Il a cinquante ans, il vient de terminer sa formation d’instructeur de plongée, encore un truc qui ne lui servira jamais à rien. Il veut nous montrer les requins et les raies mantas, mais surtout, il nous supplie de le rejoindre car, plusieurs années après son divorce, le voilà qui craque enfin, sans argent ni amis, son écriture à la dérive (…) Komodo - David VANN

Komodo : retrouvailles en mers paradisiaques

Komodo - David VANN [ed. Gallmeister]
Cela fait cinq ans que Tracy n’a pas vu son frère, Roy. Cela fait cinq ans que des jumeaux sont venus dynamiter son quotidien. Cinq ans qu’elle ne travaille plus. Cinq ans qu’elle s’occupe seule des jumeaux car son mari a pris le parti d’être présent par intermittence, le moins souvent possible. Cinq ans qu’elle n’a pas quitté son petit appartement dans lequel même un poisson rouge deviendrait claustrophobe. Cinq ans. Alors quand son frère tant admiré lui propose de venir le rejoindre en Indonésie pour une semaine de plongée, elle n’hésite pas et saute sur l’occasion. Revoir son frère et renouer les liens familiaux. Se reposer. Plonger auprès des raies mantas. Cinq ans sans vacances, c’est long. Très long. Trop long. Car pendant ces cinq années, Tracy a perdu une partie d’elle-même. Et la colère l’a remplacée. Une colère contre son frère qui a divorcé d’un mariage parfait. En colère contre une mère qui trouve le moyen de défendre ce fils contre qui elle s’est si souvent opposée lors de son adolescence. En colère contre un mari absent. En colère contre des enfants qui absorbe la moindre partie de son être. En colère contre elle-même, aussi, peut-être.

(…) je me retourne et je vois une raie nager droit sur moi, juste au-dessus du sable, son immense ventre blanc et le battement de ses ailes. Comme si dieu descendait enfin sur Terre, après toutes ces décennies d’attente. Un vol doux, et bouleversant. Je m’agenouille un peu plus, puis me penche en arrière, mais elle passe à quelques centimètres de mon visage. Elle profite peut-être de mes bulles d’air pour un massage, ou elle est juste curieuse et cherche un contact plus étroit, mais le contrôle parfait dont elle fait preuve est époustouflant, ce désir d’être proche sans me toucher pour autant. Impossible de croire qu’elle soit dépourvue d’une âme. Komodo - David VANN

Komodo : les noires abysses de l’âme humaine

Komodo - David VANN [ed. Gallmeister]
J’ai été littéralement subjuguée par la plume de David Vann (bon, je tempère, car certaines vulgarités auraient peut-être pu être oubliées de-ci de là, mais je chipote et je joue les madames-balai-coincé) et sa manière machiavélique de mener son récit. Au fil des plongées (sublimes, alors là, attention, j’ouvre une parenthèse proustienne dont on ne sait pas trop si elle se finira ou non : les pages consacrées à la plongée sont de pures merveilles de poésie et de beauté à l’état brut ; il suffit de fermer les yeux pour s’imaginer être sous l’eau turquoise, à frôler les poissons et autres raies mantas nageant gracieusement au-dessus de nous… d’ailleurs, deux passages sont de la magie pure, mais je ne vous en dévoilerai pas plus. Je pense que les amateurs de plongée seront tous envieux et moi, qui ne suis pas passionnée par la plongée, car je suis un vrai manche avec des palmes, allez comprendre, je suis absolument incapable de battre des pieds avec des palmes et ça me stresse, d’autant que je suis également incapable de respirer avec un tuba, mais passons et revenons au cours de cette chronique), au fil des plongées, donc, on en vient à penser que le coeur du roman sera cette relation entre Tracy et ce frère qui avait tout pour lui (romancier reconnu, mariage parfait). Mais David Vann a autre chose en tête. Et la colère est le fil conducteur qu’il sait si bien manier. Il a su exposer magnifiquement cette fragilité de la mère dépassée par les événements… fragilité qui peut aisément muter en un sentiment plus sombre, plus dangereux et plus intransigeant si la mère n’est pas épaulée, ou si, comme souvent, elle ne sait pas demander de l’aide. Dévoiler la maternité sous une lumière aveuglante et cette aptitude à se noyer, tel est le tour de force de David Vann. Alors en lisant le titre du roman Komodo, j’ai immédiatement visualisé cet animal quasi-préhistorique qui tue ses proies en une lente agonie de bave meurtrière et, maintenant que j’ai refermé ce livre, je trouve que la comparaison se prête divinement et que le titre est on ne peut mieux trouvé. David Vann a su capter la détresse, les derniers retranchements qui s’effritent, les tourments qui minent et obsèdent. Avec Komodo, on est en immersion totale dans des fonds marins sublimes et fascinants, où le danger est palpable et nous met sous tension, mais également dans les sentiments de Tracy, que l’on sent sur le point de basculer à tout moment. J’ai lu Komodo en apnée ; c’est un roman troublant et électrisant que je ne suis pas prête d’oublier et qui me donne une envie folle de découvrir le reste des romans de David Vann. Subjuguée, je vous dis !

Je ferme alors les yeux, j’aimerais ne jamais oublier cette plongée. Chaque détail doit être mémorisé. Les quelques petites tâches blanches sur son ventre, et avant ça, le regard qu’elle m’a adressé, me demandant si j’étais prête. La surface bleue et piquetée de lumière au-dessus de nous, dans l’eau peu profonde, la blancheur pure du sable, la clarté et la chaleur de la mer, la noirceur de l’animal, un élément décroché à la nuit. Je ne verrai ça qu’une seule fois dans ma vie. Komodo - David VANN

Les détails du livre

Komodo

Auteur : David VANN
Traducteur : Laura DERAJINSKI (V.O. : Komodo)
Éditeur : Gallmeister
Prix : 22,80 €
Nombre de pages : 288
Parution : 4 mars 2021

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KOMODO

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. 4 mars 2021. Caroline D.