En haut !

Un nom de torero : Sepúlveda côté noir

[Carozine découvre le roman noir Un nom de torero - Luis SEPÚLVEDA]

2 Avr. 2017

Carozine lit le roman Un nom de torero - Luis SEPÚLVEDA
Bon. J’ai le neurone à plat à force de manquer de sommeil (capitaliser douze heures de repos sur une semaine est un nouveau record… décidément, cette année s’annonce foisonnante en surprises désagréables), le rythme cardiaque fébrile (mais ça, je ne pourrai le vérifier que si j’investis effectivement dans la montre qui me fait envie depuis plusieurs mois) et cette étrange sensation d’être enveloppée dans du coton, comme à chaque rhume bien corsé que je me coltine. Mais ce n’est pas grave. Je regarde les nuages voyager sur un fond de ciel azur… signe que la concentration n’est pas au rendez-vous. L’exercice du jour s’annonce donc périlleux : vous parler du dernier roman noir en date : Un nom de torero, de Luis Sepúlveda. Une petite promenade édifiante entre l’Allemagne et l’Amérique latine. De quoi dépayser un peu avant ces vacances qui ne s’annoncent pas vraiment reposantes !

Le chauffeur de L’Étoile de la pampa écarquilla les yeux en apercevant la silhouette du cavalier sur le bord de la route. Cela faisait cinq heures qu’il roulait, les yeux rivés sur la piste toute droite et sans autre distraction que quelques nandous qu’il faisait fuir en donnant des coups de klaxon stridents. Devant lui, la route. À gauche, la pampa couverte d’herbes dures. À droite, la mer franchissant, dans un murmure de haine incessant, le détroit de Magellan. Rien d’autre. Un nom de torero - Luis SEPÚLVEDA

Un nom de torero : hommage à Hemingway sur fond de dictature

Un nom de torero - Luis SEPÚLVEDA [ed. Métailié]
Juan Belmonte vient tout juste d’avoir quarante-quatre ans et porte le nom d’un célèbre matador de Séville (d’où le titre, ding ding ding, le neurone se connecte, mais c’est bien sûr !), proche ami d’Ernest Hemingway qui apparaît dans son roman Le soleil se lève aussi qui connaîtra la même mort que celle de l’auteur : le suicide par arme à feu. Je parle du torero de Séville. Pas du Juan Belmonte qui nous intéresse ici. Originaire du Chili, qu’il a fui pour de sombres raisons après avoir participé à différents fronts révolutionnaires, Juan Belmonte tente de s’intégrer à Hambourg, dans une Allemagne aux lourds relents racistes où on ne cesse de le prendre pour un Turc. Il travaille dans un sordide club à strip-tease, jusqu’au jour où un étrange homme en fauteuil roulant vient le dénicher pour lui proposer une non moins étrange mission en Amérique latine : retrouver la trace de soixante-trois pièces d’or dérobées par deux compères lors de la seconde guerre mondiale. L’un des deux a réussi à prendre la fuite vers le Chili avec le pactole, tandis que l’autre se faisait prendre dans les filets de la Gestapo… avant de tomber dans ceux de la Stasi (car, oui, les anciens nazis de la RDA ne tardèrent pas à changer de cap et à adopter le rouge stalinien) sans jamais lâcher le morceau pendant quarante ans. Mais épuisé par ces longues années de lente agonie, il envoie un courrier à son ami ayant refait sa vie au Chili : les chiens sont lâchés. Et il n’a pas tort. Car Juan Belmonte ne sera pas seul sur le coup.

S’exile celui qui n’a connu qu’un côté de la médaille et qui persévère dans son erreur bien au-delà du moment où il l’a comprise : mais quand il a traversé tout le tunnel et découvert que les deux bouts sont également obscurs, il reste prisonnier, collé comme une mouche au papier tue-mouche. La lumière n’existait pas. Elle n’était qu’une invention enfiévrée, et la clarté chirurgicale du lieu qu’il habite lui dit qu’il vit dans un territoire sans issue et que chaque année qui passe, au lieu de lui apporter la sérénité, la sagesse, l’intelligence pour qu’il essaye de s’échapper, se transforme en nouveau maillon de la chaîne qui l’attache. Un nom de torero - Luis SEPÚLVEDA

Un nom de torero : un roman noir qui navigue entre deux eaux

Un nom de torero - Luis SEPÚLVEDA [ed. Métailié]
C’était la première fois que je m’attaquais à Luis Sepúlveda dans le genre noir bien corsé. Et je suis un peu perplexe. Son talent de conteur est toujours bien présent, mais se heurte au décor un poil trop glauque et cafardeux de cette Allemagne moderne que je n’ai pas reconnue. Les premières pages furent donc douloureuses pour moi… et puis, j’ai fini par lâcher prise (mon nouveau leitmotiv depuis ce début d’année : à défaut de pouvoir faire quelque chose contre la tornade qui s’abat sur nous depuis le nouvel an, autant essayer de se laisser porter) et par laisser la plume de Luis Sepúlveda prendre le dessus, me transporter entre ses différents personnages, ces époques houleuses de notre Histoire. Car Un nom de torero trouve un terreau fertile dans l’ancienne Allemagne nazie, la RDA dévorée par le communisme et, enfin, le Chili pleurant ses pertes et si fier d’une démocratie ne semblant tenir que sur un fil grâce à l’oubli collectif. Inévitablement, Luis Sepúlveda évoque l’horreur de l’âme humaine, plus sombre qu’un puits de pétrole et d’une violence infinie, à peine traversée par l’éclat pur de l’amour indéfectible. Un nom de torero m’a déroutée par les nombreux chemins d’écolier que le roman emprunte, me perdant parfois dans les fils du passé de Juan Belmonte et de sa vie lourdement chargée, servant finalement de prétexte à Luis Sepúlveda pour nous offrir sa vision de l’Histoire dont la trame ténue reste les déceptions amères, dénonçant avec verve les dictatures, où qu’elles soient. Sa vision de l’exil, aussi, de cette difficulté à s’ancrer. Et c’est ce qui intrigue. En plus des paysages de la Patagonie, magnifiquement extrêmes et rudes. Et de la personnalité atypique de Juan Belmonte, avec son esprit caustique et qui contient probablement beaucoup de Luis Sepúlveda. Mais, allez savoir pourquoi, je n’ai pas été diablement emballée. Peut-être avais-je besoin, cette semaine, d’autre chose que d’être une nouvelle fois confrontée à la bestialité du monde.

Nous traversâmes le détroit sur une mer très calme. Le voilier de Cano glissait en ouvrant un délicat sillon d’écume du tranchant de sa quille. Outre Cano, l’équipage comptait deux matelots. De la passerelle de commandement, je les vis manoeuvrer le gréement avec des gestes sûrs. C’étaient des hommes taciturnes et, tout d’un coup, j’enviai la vie de Carlos Cano. Je sentais qu’il avait confiance dans ces deux hommes et que ceux-ci avaient une confiance égale en son habileté de pilote. À eux trois, ils arrivaient toujours là où ils voulaient aller. Ils atteignaient les objectifs qu’ils s’étaient fixés, et peu nombreux sont ceux qui peuvent se payer un tel luxe. Un nom de torero - Luis SEPÚLVEDA

Les détails du livre

Un nom de torero

Auteur : Luis SEPÚLVEDA
Traducteur : François MASPERO
Éditeur : Métailié
Prix : 17 €
Nombre de pages : 208
Parution : réédition

Acheter le livre


Un nom de torero

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : Canicule : quand l’Australie rurale s’embrase sous un polar brûlant (coup de coeur).

. 2 avril 2017. Caroline D.