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Le dernier baiser : une pépite alcoolisée made in US

[Carozine dévore le roman Le dernier baiser - James CRUMLEY - illustrations de Thierry MURAT]

Carozine lit le roman Le dernier baiser - James CRUMLEY
Il y a des romans, comme ça, où l’on se dit : « Mais bordel de serpent à queue, comment ai-je pu ne le découvrir que maintenant. » C’est exactement l’effet que me fit la lecture du roman (noir) Le dernier baiser, de James Crumley. Pire. Parce que je me suis également demandé comment j’avais pu passer à côté d’un tel auteur pendant toutes ces années. Bon. Les optimistes me répondront que rien ne sert de s’arracher les cheveux par grosses touffes, l’essentiel étant d’avoir lu Le dernier baiser avant de mourir. Pas faux. D’autant que là, les éditions Gallmeister (eh oui ! encore elles ! Car, même si le challenge des 10 ans est terminé, je ne m'en lasse pas) offrent un joli écrin à cette pépite brute grâce aux illustrations habitées de Thierry Murat. De quoi vous plonger dans l’ambiance alcoolisée de ce roman noir bien corsé à découvrir de toute urgence. Allez ! On se plante une gorgée de whisky au fond du gosier, et on trace directement jusqu’au canapé. Parce qu’avant de décuver, il va se passer un bon petit moment, donc autant être bien installé.

Lorsque enfin je rattrapai Abraham Trahearne, il buvait de la bière en compagnie d’un bulldog alcoolique du nom de Fireball Roberts dans un bar décati juste à la sortie de Sonoma, en Californie —il buvait, consciencieusement, la sève d’un bel après-midi de printemps.
Cela faisait près de trois semaines que Trahearne était parti pour son orgie d’errances. Vêtu d’un treillis tout froissé, ce grand costaud ressemblait à un vieux soldat revenu d’une longue campagne. Il sirotait des bières en les faisant durer, espérant rincer le goût de la mort qu’il avait dans la bouche. Le dernier baiser - James CRUMLEY

Le dernier baiser : un détective privé face à un géant de la littérature en mal d'inspiration

Le dernier baiser - James CRUMLEY [ed. Gallmeister]
Nous sommes dans le Montana, et, plus précisément, dans la petite ville de Meriwether où se trouvent les bureaux du détective privé plutôt particulier qu’est C.W Sughrue… du moins, nous y sommes jusqu’à ce que le téléphone sonne et que Catherine Trahearne, ex-femme de sieur Abraham Trahearne, géant de la littérature, somme notre détective de partir sur les traces de son ex-mari avant qu’il ne lui arrive malheur. Le budget est illimité. Et pour cause, il s’agit d’écumer tous les bars possédant un chien porté sur la boisson et, bizarrement, ils semblent ne pas manquer. Mais rien n’arrête notre détective privé, pas même une série de pintes. Il retrouve donc notre géant de la littérature dans le petit bar tenu par Rosie, et sur les tabourets duquel se trouvent l’énorme postérieur de Trahearne, mais également le bulldog complètement pinté qui a attiré Sughrue jusque là, Fireball Roberts. Par un malencontreux incident, Trahearne récupère une balle dans les fesses et se retrouve à l’hôpital… chargé de le surveiller, Sughrue n’en décide pas moins d’occuper ses journées à répondre à la demande de Rosie : retrouver sa jolie fille, Betty Sue, disparue il y a dix ans de cela, happée par la décadence de San Francisco. Et comme le grand homme n’a rien de mieux à faire, Sughrue décide de l’embarquer avec lui dans la tournée des bars, ponctuée de recherches (ou d’errances ?) sur Betty Sue.

Et ça me rendit encore plus fou que Trahearne. Je me retrouvai à chasser des fantômes sur des routes grises de montagne, puis dans des vertes vallées parsemées de plaques de neige de la fin du printemps. Je me mis à dormir dans les lits de motel où il avait dormi, je me mis à me saouler dans les mêmes bars que lui, dans l’espoir de trouver une vision dans le whiskey. Et je les eus bel et bien, ces rêves de motels sordides, ces visions au whiskey, mais tout cela ne venait que des brumes de mon passé. Le dernier baiser - James CRUMLEY

Le dernier baiser : un roman noir qui envoûte et illumine

Le dernier baiser - James CRUMLEY [ed. Gallmeister]
Les premières pages du roman de James Crumley, Le dernier baiser, sont complètement délirantes et réjouissantes… et annonciatrices d’une suite relativement perchée. En cela, nous ne sommes pas déçus. Le dernier baiser part sur les chapeaux de roue et nous embourbe dans cette quête pas si farfelue que cela, au coeur du mensonge. Comme Sughrue, on se doute que l’on va se faire mener par le bout du nez (ou plutôt de la flasque de whisky), mais qu’à cela ne tienne, on se laisse faire, car le voyage que nous propose James Crumley dans les bas-fonds de l’âme humaine est hypnotique. L’écriture est fluide et mélodieuse, ponctuée d’expressions jouissives (oui, j’arriverai un jour à replacer le « aussi utile que des mamelles au cul d’un sanglier »… reste à espérer que ce ne sera pas pendant une réunion cruciale à ma carrière !), l’intrigue, menée tambour battant par des personnages hauts en couleurs et, oui, attachants. Entre les dérives alcoolisées des deux hommes, Le dernier baiser aborde les éternelles questions de l’amour et du pardon, de la rédemption (si tant est qu’elle existe réellement)… mais surtout de la chute et des désillusions. Car elles seront nombreuses pour nos héros en quête d’autre chose que de cette comédie humaine dont ils ne connaissent que trop bien les ressors. Avec Le dernier baiser, James Crumley nous livre une pépite noire, un poil cruelle comme l’est souvent la nostalgie, et pourtant si lumineuse et envoûtante. Le dernier baiser réussit l’exploit d’être tragiquement drôle, fantasque et sombre. Un joyau à ne pas laisser passer.

Il fixa la bouteille qu’il tenait comme une grenade dans sa main, puis fronça les sourcils, l’enjouement de l’escapade déjà un peu flétri par la tristesse.
Sur la banquette arrière, le chien se tenait assis comme une idole païenne, un crapaud prodigieux portant sur le front un rubis gros comme un poing, les yeux stoïques et rutilants, la bouche figée en un rictus moqueur mystique, impénétrable. Le dernier baiser - James CRUMLEY

Les détails du livre

Le dernier baiser

Auteur : James CRUMLEY
Illustrateur : Thierry MURAT
Traducteur : Jacques MAILHOS
Éditeur : Gallmeister
Prix : 23,50 €
Nombre de pages : 384
Parution : 2 février 2017

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Le dernier baiser

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : L'effet Domino : y boudé kon an doub'sis (titre vaseux s'il en est pour ce très bon polar Belle-Époque).

. 22 février 2017. Caroline D.