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Canicule : quand l’Australie rurale s’embrase sous un polar brûlant

[Carozine dévore le roman Canicule - Jane HARPER]

5 Mars 2017

Carozine lit le roman Canicule - Jane HARPER
Oui, je sais, les jeux de mots de mon titre sont (un peu trop) faciles. Mais, en même temps, pour ma défense, j’ai bien le droit d’apporter un peu de chaleur en ce dimanche gris, parcouru de jolies rafales de vent et de pluie, au point qu’il va bientôt falloir que je sorte les casseroles pour rester au sec dans mon bureau. Donc bon. Depuis mon antre, en plein coeur de ce que l’on surnomme (peut-être à raison, finalement) le pot de chambre de la France, je vais vous parler non pas de météo (quoique) mais d’un polar vibrant qui m’a enthousiasmée : Canicule, de Jane Harper. Et là où la midinette qui palpite en moi entre dans un état de fébrilité que l’on pourrait comparer à celui d’une vieille dame qui ouvre l’enveloppe annonçant en énormes lettres les soldes chez Damart, c’est que, figurez-vous, il s’agit là d’un premier roman. Oui. Et une entrée fracassante dans la cour des grands.

À la ferme, la mort n’était pas une étrangère. Quant aux mouches à viande, elles n’étaient pas regardantes et ne faisaient guère la différence entre une charogne et un cadavre humain. La sécheresse, cet été‐là, n’avait laissé que l’embarras du choix aux mouches, qui s’affairaient en quête d’yeux vides et de blessures poisseuses tandis que les fermiers de Kiewarra Bridge pointaient leurs fusils sur le bétail étique. Pas de pluie, pas de fourrage. Et l’absence de fourrage obligeait à des décisions difficiles, alors que la bourgade miroitait depuis des jours et des jours sous l’ardeur d’un ciel uniformément bleu. Canicule - Jane HARPER

Canicule : un agent fédéral de retour sur les terres de son enfance

Canicule - Jane HARPER [ed. Kero]
Aaron Falk est agent fédéral à Melbourne. Pas du genre à tirer dans tous les coins, non non. Mais du genre à plonger le nez dans les livres de comptes douteux de gars non moins douteux. Et il a même eu son quart d’heure de gloire un mois auparavant, quand une nénette a été retrouvée nue dans son bain avec des valises pleines de cash. Mais là n’est pas le sujet. Aaron Falk se trouve brusquement projeté vingt en arrière : il vient de débarquer sous l’écrasante chaleur de Kiewarra, où il n’a pas plu depuis deux ans, pour l’enterrement de son ami d’enfance, Luke Hadler. Et celui de sa femme, Karen. Et de son fils, Billie. Bordel à pipe. Oui. Car, cela ne fait de doute pour personne, Luke Hadler a perdu les pédales face à la canicule qui décime les récoltes et les bêtes, pris son fusil de chasse et tué femme et enfant (en laissant tout de même le nourrisson de la famille, Charlotte, vivant… remords au dernier moment ?), avant de retourner l’arme contre lui. Sauf que voilà. Barb Hadler est persuadée qu’il y a autre chose. Peut-être dans les comptes. D’où l’étrange missive envoyée par son mari, Gerry Hadler, à Aaron quelques jours plus tôt : « Luke a menti. Tu as menti. Sois présent aux funérailles ». Quelques détails chiffonnent également le sergent Raco, débarqué il y a à peine une semaine à Kiewarra : les balles utilisées ne correspondent pas à celles de Luke Hadler. Fâcheux. D’autant qu’à y regarder de plus près, la position du corps de Karen Hadler laisse entendre une autre histoire que la version officielle.

Même ceux qui ne mettaient pas les pieds à l’église entre deux Noëls pouvaient constater qu’il y aurait plus de personnes au service funèbre que de chaises. Une masse noir et gris était déjà en train de former un bouchon à l’entrée quand Aaron Falk passa devant en voiture, laissant dans son sillage un nuage de poussière et de feuilles sèches. Bien décidés à s’imposer tout en s’efforçant de ne pas le montrer, les candidats à l’entrée jouaient des coudes tandis que la mêlée s’écoulait lentement à travers la porte à double battant. En face, de l’autre côté de la route, les représentants des médias formaient un cercle. Canicule - Jane HARPER

Canicule : un polar qui brûle et que l’on dévore

Canicule - Jane HARPER [ed. Kero]
Je ne vais pas vous apprendre grand-chose en vous dévoilant que le retour d’Aaron Falk sur les terres de son enfance ne sera pas de tout repos. D’autant moins que la population à cran voit d’un très mauvais oeil cet agent fédéral mettre le nez dans ce crime, qui semble résolu de lui-même, alors qu’il y a dans le passé de cet agent fédéral une bien sombre histoire. Il s’agit d’une jeune fille aux yeux sombres, Ellie Deacon. Retrouvée noyée, vingt ans plus tôt. Sauf que tout semblait désigner Aaron Falk comme coupable. Jusqu'à sa fuite de la ville, avec son père. Jusqu’à son alibi présenté sans faille par son ami, Luke. Qui a menti pour le protéger. Ou était-ce pour se protéger ? Qui a tué Ellie ? Et qui se cache derrière le sordide meurtre de la famille Hadler ? D’une écriture efficace, simple mais fluide, Jane Harper nous plonge au coeur de cette Australie bien loin des clichés de vagues et de kangourou. Grâce à une construction narrative parfaitement maîtrisée, elle sème le doute et les interrogations, distille des indices tant sur le passé de ce groupe d’adolescents que formaient Aaron, Luke, Ellie et la belle Gretchen, que sur l’enquête actuelle. Car la force de Canicule est de nous engluer dans le passé, de nous faire perdre la hauteur que le lecteur a généralement, pour nous proposer une enquête en eaux troubles où les esprits s’échauffent, sur fond de mensonges et de trahisons. Jane Harper mêle habilement les deux enquêtes, faisant resurgir les ombres menaçantes d’un passé douloureux où chacun a sa part de responsabilité. Alors, oui, il y a quelques clichés, notamment sur l’alcoolisme et la violence d’un certain fermier. Mais ce n’est pas grave. On fonce tête baissée dans cette Canicule où une ville entière semble au bord de l’explosion. J’ai adoré l’atmosphère moite, légèrement imbibée, et franchement lourde de tensions de ce polar à mi-chemin avec le western (oui, n’y allons pas de main morte ! on visualiserait bien certains passages entre Mal Deacon et Aaron Falk, dans une rue déserte, un colt à la ceinture et une boule de tumblewwed passant entre leurs jambes écartées… je m’égare). Les personnages sont diablement bien travaillés et dotés d’une psychologie complexe, le décor rude et aussi sec que la rivière où l’on ne pourrait noyer une mouche, l’ambiance étouffante dans cette petite ville qui se délite inexorablement sous le poids de cette sécheresse qui n’en finit plus. En bref. J’ai adoré Canicule.

— Vrai ? Eh ben, alors, vous feriez bien d’enquêter sur ce fichu gouvernement pour avoir laissé la situation pourrir comme ça. (L’homme fit un signe de tête en direction de l’endroit où reposait le corps de Luke, aux côtés de ceux de sa femme et de son fils de six ans.) Ici, on se crève la peau à essayer de nourrir ce pays, on a la pire des sécheresses depuis un siècle, et ils font rien que nous emmerder en rognant encore et encore sur leurs maudites subventions. D’une certaine façon, on a du mal à en vouloir à ce pauvre salopard. C’est un pu... (Il s’arrêta, regarda autour de lui.) C’est un sacré scandale, voilà ce que c’est. Canicule - Jane HARPER

Les détails du livre

Canicule

Auteur : Jane HARPER
Traducteur : Renaud BOMBARD
Éditeur : Kero
Prix : 19,90 €
Nombre de pages : 400
Parution : 11 janvier 2017

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Canicule

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. 5 mars 2017. Caroline D.