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L'île aux mensonges : du young adult qui résonne comme un classique

[Carozine dévore le roman L'île aux mensonges - Frances HARDINGE - dès 13 ans]

3 Juin 2017

Carozine lit le roman L'île aux mensonges - Frances HARDINGE
Il pleut des cordes, mes chats retrouvent une dynamique les faisant sortir de leur torpeur et, dans le chapeau de magicien que je me prépare à agiter sous votre nez se trouve une pépite de la littérature jeunesse / young adult qui devrait vous permettre de passer ce long week-end de la Pentecôte tranquille, car votre adolescent(e) sera plongé(e) entre les pages imaginées par Frances Hardinge (que je ne connaissais absolument pas, mais que je vais commencer à suivre du coin de l’oeil). Notez que, à votre place, je lui emprunterai discrètement le livre L’île aux mensonges, parce qu’il est amplement à la hauteur. Alors voilà. Aujourd’hui, avec ce temps pluvieux, ô combien adapté au décor de ce roman jeunesse, je vous emmène dans les terres anglaises, plus précisément sur une île nimbée de brume et harcelée par les tempêtes, sur les traces d’un roman qui a tout d’un grand classique. Il a d’ailleurs reçu le prix Costa du meilleur livre de l’année (et, comme vous ne tarderez pas à le voir sur la couverture de L’île aux mensonges, il s’agit de la deuxième fois qu’un roman jeunesse se voit honoré de ce prestigieux titre, depuis le formidable À la croisée des mondes de Philip Pullman. Autant dire que la concurrence est rude et la barre à sauter plutôt élevée).

Le bateau avançait à un rythme implacable, qui donnait la nausée à Faith. Il lui rappelait quelqu’un en train de mâcher avec une molaire pourrie, et les îles elles-mêmes, à peine visibles dans la brume, avaient l’air de dents. Rien à voir avec les belles dents impeccables des falaises de Douvres. Celles-là étaient usées, cassées, et surgissaient de travers au milieu des remous de la mer grise et agitée. Le ferry progressait à travers les vagues en haletant obstinément, non sans maculer de fumée le ciel. L'île aux mensonges - Frances HARDINGE

L'île aux mensonges :une jeune femme (pas si) perdue sur une île peu amène

L'île aux mensonges - Frances HARDINGE [ed. Gallimard Jeunesse]
Par une journée tumultueuse, Faith Sunderly, quatorze ans, se retrouve coincée sur un bateau malmené par un déluge à la limité du biblique, en direction de l’île de Vane, où sa famille va tenter de trouver refuge pour échapper aux rumeurs fracassantes venant entacher la réputation de probité de son père, le révérend et naturaliste Erasmus Sunderly. À peine arrivée sur cette île tourmentée par les pluies diluviennes et le vent qui mugit que la famille Sunderly doit faire face à une population hostile. Et pour cause. Les journaux, aussi, arrivent jusqu’au bout du monde et les rumeurs ont poursuivi la famille Sunderly jusqu’aux fouilles de l’île de Vane, orchestrées par un groupe hétéroclite de naturalistes amateurs qui, jusqu’à ce que le scandale ne parvienne à leurs oreilles, étaient ravis de recevoir le célèbre Erasmus Sunderly et avaient même harcelé le beau-frère, l’oncle Miles, en ce sens. Sauf que voilà. Quelques jours plus tard, le cadavre du naturaliste est retrouvé et, malgré la version officielle du suicide, la jeune Faith va mener l’enquête pour redorer le blason de son père et démasquer les trop nombreux secrets qui peuplent cette petite île.

Soudain, Faith sentit la colère l’envahir à son tour. Elle était furieuse contre Vane, contre la sottise de ce piège dans leur jardin, contre sa mère, contre tous ces affronts, ces ricanements, ces chuchotements, ces secrets et ces mensonges. Elle était surtout furieuse de savoir que si elle poussait un cri étouffé, se mettait à tempêter ou entreprenait de causer des ennuis à Paul, en un sens il aurait gagné. Elle aurait prouvé qu’il avait raison, qu’elle était vraiment la fille Sunderly, terne, guindée et timide, rien de plus. L'île aux mensonges - Frances HARDINGE

L'île aux mensonges : un roman à la puissance victorienne et à l'âme flamboyante

L'île aux mensonges - Frances HARDINGE [ed. Gallimard Jeunesse]
Dès les premières pages de L’île aux mensonges, Frances Hardinge nous transporte dans un univers victorien foisonnant, qui n’est pas sans rappeler les plus belles oeuvres de la fratrie Brontë (oui, fratrie, car Branwell, aussi, avait du talent… bien qu’il fut étrangement moins reconnu que celui de ces soeurs, mais là n’est pas la question du jour, bonjour !) ou de Daphné du Maurier (pas la même époque, je sais, mais ne chipotons pas) : une ambiance mystérieuse ; des décors battus par les vents et la pluie ; des personnages magnifiquement travaillés. Le ton est donné. Avec brio, Frances Hardinge nous plonge dans cette époque où les femmes étaient des faire-valoir et n’avaient certainement pas leur place sur un champ de fouilles, pour le plus grand désarroi de Faith Sunderly, qui, en cela, a dignement hérité de son père : une intelligence acérée et une curiosité dévorante pour les plantes et autres animaux incongrus… à mille lieues de sa mère, Myrtle, qui joue sur le superficiel et sa beauté pour avancer dans le monde. À la mort de son père, ravagée par la fureur, Faith décide de prendre les choses en main et de prouver que son père ne s’est pas suicidé, mais qu’il a bien été assassiné. Et, pour cela, elle reprend les choses depuis le commencement : les carnets de son père, qu’elle a subtilisés avant l’arrivée du coroner. Elle y découvre l’existence d’un arbre étrange, auquel son père aura sacrifié sa carrière : l’arbre aux mensonges. Flirtant avec le fantastique tout en ayant les pieds fermement ancrés dans le réel, Frances Hardinge nous offre une pépite jeunesse qui sent bon la poussière des classiques. L’écriture est déliée et recherchée, l’intrigue est élégante et diaboliquement bien menée, l’héroïne formidablement cérébrale et déterminée, les questions soulevées (dont les relations entre foi et science) d’une maturité qui fait plaisir à découvrir entre les pages d’un roman jeunesse. L’île aux mensonges est parcouru d’un soupçon d’humour britannique (à la Jane Austen, n’ayons pas peur des références), d’une pointe de fantastique et d’une bonne rasade de féminisme au sens noble. Tous les ingrédients sont présents pour faire de L’île aux mensonges un roman foisonnant, palpitant et grandiose.

Le brouillard aplanissait tout, estompait les couleurs. Les arbres ressemblaient à des napperons compliqués aux teintes indistinctes. Les bâtiments n’étaient que des masses informes d’un gris d’édredon.
Faith arpenta sur la pointe des pieds la zone des pièges, et ne trouva aucune victime de leurs crocs acérés gisant par terre. La serre et la folie étaient désertes. Elle s’enfonça même dans le vallon, en appelant au milieu des arbres fantomatiques. Personne ne répondit. Il n’y avait pas trace de son père sur la route, celle-ci s’effaçait peu à peu en montant la colline dans le brouillard.
Les sons semblaient étonnamment réels dans ce monde de spectres. L'île aux mensonges - Frances HARDINGE

Les détails du livre

L'île aux mensonges

Auteur : Frances HARDINGE
Traducteur : Philippe GIRAUDON
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Prix : 18,50 €
Nombre de pages : 400
Parution : 11 mai 2017

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L'île aux mensonges

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure.... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : Shikanoko, Livre 2, La Princesse de l'Automne : une suite qui reste étrange et mélodieuse (roman young adult - dès 14 ans - Lian Hearn).

. 3 juin 2017. Caroline D.