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Une poignée de gens : une famille lancée dans les tourmentes de l’Histoire

[Carozine dévore le roman Une poignée de gens - Anne WIAZEMSKY]

17 Mars 2015

Carozine dévore le roman Une poignée de gens - Anne WIAZEMSKY
Après avoir visité la maison de François Mauriac, le domaine de Malagar, j’ai eu une furieuse envie de lire non pas les oeuvres du grand maître (oui, je l’avoue, je ne l’ai encore jamais lu… on ne peut, semble-t-il, pas lire tout Evelyn Waugh et avoir le temps de découvrir Mauriac, bref !), qui m’a paru un poil bonnet de nuit sur les bords, mais celles de sa petite-fille : Anne Wiazemsky. Pourquoi ? Pour le romanesque, bien sûr ! Parce que le père d’Anne Wiazemsky était un prince russe né d’une famille dispersée aux quatre vents suite à la révolution de 1917. Parce qu’il a rencontré son épouse à Berlin. Et cela me suffisait amplement pour me donner envie de plonger dans cette histoire familiale mouvementée. Bien m’en a pris : Une poignée de gens est un roman qui vibre, qui bouillonne et vous emporte dans les tourments d’une Histoire pas si éloignée dont on nous apprend un peu trop souvent l’autre versant. Voilà qui fait d’Une poignée de gens un roman urgent et indispensable.

Mes grands-parents sont morts alors que je n’avais pas dix ans et mon père alors que j’en avais quinze. La douleur de le perdre fut si grande qu’il me fallut presque l’oublier pour continuer à vivre. Aujourd’hui, je sais que j’ai répété là ce que lui-même avait fait pour sa propre survie. Quand il a choisi de devenir français, il a tourné le dos non seulement à son pays d’origine, mais à ses traditions et à ses souvenirs, s’interdisant toute nostalgie. Sa vie d’homme à construire l’intéressait beaucoup plus que son passé si riche et romanesque fût-il. Une poignée de gens - Anne WIAZEMSKY

Une poignée de gens : les Belgorodsky et Baïgora

Une poignée de gens - Anne WIAZEMSKY [Ed. Folio]
Nous sommes en 1994 et Marie Belgorodsky a quarante-quatre ans, une vie bien remplie qu’elle a résolument tournée vers le présent et l’avenir, mettant nonchalamment de côté le passé tourmenté de sa famille russe. Et pour cause : son père, un prince russe en exil, avait fait de même. Marie Belgorodsky ne connaît donc pas grand chose de son passé, en dehors de vagues souvenirs de sa tante Hélène et de sa grand-mère Xénia. Puis une lettre lui parvient et chamboule son quotidien : Vassili Vassiliev, venu d’on ne sait où, la contacte tout content de lui pour lui annoncer qu’il s’est lancé dans des recherches et se met à remuer les réminiscences du passé tsariste de la famille Belgorodsky. D’abord réticente, Marie Belgorodsky finit par se plonger avec plaisir dans le passé de cette famille qu’elle connaît si peu et qui est pourtant la sienne : Wladimir (surnommé Adichka), le fils aîné et propriétaire de Baïgora qu’il dirige d’une main de maître ferme mais attentif à ses paysans ; sa toute jeune femme, Nathalie (qui a francisé son prénom par passion pour notre patrie), qui ose couper sa magnifique chevelure la veille même de son mariage ; Igor, Micha (qui n’est autre que le grand-père de Marie) et Olga, suite des rejetons Belgorodsky. Nous revenons en 1916, année de la naissance paisible du père de Marie… puis nous remontons le fil du temps et de la révolution russe : la première guerre mondiale gronde aux frontières et la révolution sourde, toujours plus présente, toujours plus menaçante, entraînant de plus en plus de paysans, un peu trop prompts à oublier les faveurs et aides accordées par Adichka, dans son sillage.

Selon elle, ma grand-mère Xénia se serait enfuie de Russie avec ses deux enfants et son lion favori. Peu de bijoux, de bagages, car le temps était compté. Mais un lion. Un lion apprivoisé, certes, mais qui avait l’habitude d’attaquer qui bon lui semblait sans être inquiété. Hélas, ce qui était toléré dans la Russie tsariste ne l’était plus dans la banlieue parisienne où ma grand-mère s’était réfugiée. Alerté par les voisins, le maire vint en personne étudier la situation. Aussitôt le lion lui sauta dessus et le verdict fut sans appel. Malgré les larmes et les supplications des exilés, il l'exécuta d'un coup de carabine. Fin tragique du lion russe. Une poignée de gens - Anne WIAZEMSKY

Une poignée de gens : un roman riche, vibrant et émouvant

Une poignée de gens - Anne WIAZEMSKY
Anne Wiazemsky, de son écriture fluide et précise, nous dévoile toute une galerie de personnages attachants : sa famille. Dans le roman Une poignée de gens, elle s’attache particulièrement sur le couple formé par Adichka et Nathalie Belgorodsky : profondément amoureux l’un de l’autre malgré une immense différence d’âge ; Nathalie, pétillante et dotée de l’audace de ses dix-huit ans, face à Adichka, homme posé de trente-et-un ans, prince respecté et respectueux de ses paysans, prenant rapidement conscience du danger de la politique nationale tardant trop à mettre en place des réformes qui pourraient apaiser les paysans que des agitateurs poussent à l’ébullition. A travers ce couple, Anne Wiazemsky évoque également ses grands-parents, Micha et Xénia, mais surtout le destin de la Russie. Au fil des pages d’Une poignée de gens, on croise le sulfureux Raspoutine (et son testament prémonitoire), on suit la montée en puissance de Lénine après l’abdication du tsar et la déroute de l’armée. C’est l’Histoire de la Russie de ce début de XXe siècle qui bouillonne entre les pages d’Une poignée de gens et l’on suit avec émotion cette situation qui se détériore jusqu’au point de non retour, la fin inéluctable et connue de tous subie par les familles princières. Anne Wiazemsky mêle savamment dans une construction parfaite les notes laconiques et précises d’Adichka (pensées égrenées au fil des jours dans Le livre des destins) ainsi qu’une narration habile nous faisant revivre la belle époque de Baïgora… la fin cruelle étant retransmise par des rapports officiels, tandis que la voix touchante de Marie s’élève, enfin, en toute fin de roman, face à la désolation. Les enfants Belgorodsky ont fui la Russie et la barbarie du bolchévisme sans espoir de retour, s’éparpillant aux quatre coins de la planète et laissant derrière eux les ruines de leur vie passée. A la lecture d’Une poignée de gens, la même question (oui, la même qu’après avoir lu Soljenitsyne ou Dostoïevki) me revient : jusqu’où peut aller la folie des hommes ? Une poignée de gens est un roman à lire absolument, pour sa beauté, l’émotion qu’il transmet et pour ne pas oublier qu’il y a toujours deux côtés d’une même pièce.

Son frère Igor, si sombre, si taciturne, riait maintenant aux éclats. Au début, Nathalie l’intimidait ; ce soir-là, il semblait rassuré, presque séduit. Adichka ferma les yeux, tout au bonheur d’entendre ces trois êtres si aimés s’amuser ainsi sous la lune. Et pour quelques instants, la Russie avait cessé de se désagréger. Une poignée de gens - Anne WIAZEMSKY

Les détails du livre

Une poignée de gens

Auteur : Anne WIAZEMSKY
Editeur : Folio
Prix : 6,40 €
Nombre de pages : 240
Parution : avril 2000

17 mars 2015

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. . Caroline D.

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