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Une contrée paisible et froide : du polar bien noir et concentré

[Carozine dévore le roman Une contrée paisible et froide - Clayton LINDEMUTH]

14 Oct. 2015

Carozine lit le roman Une contrée paisible et froide - Clayton LINDEMUTH
Je ne sais pas vous, mais, moi, j’adore me plonger dans un bon polar alors que les feuilles brunissent et commencent à tomber (ou mieux, en hiver sous la couette). A défaut d’avoir de la neige, j’ai décidé de frissonner en fourrant mon nez dans un polar hivernal : Une contrée paisible et froide, de Clayton Lindemuth (petit nouveau dans la sphère roman noir et, honnêtement, il y mérite très largement sa place et fait désormais partie des auteurs polar à suivre —ceci n'étant évidemment qu'un avis très personnel et non un ordre à suivre aveuglément, n'est-il pas). Je n’ai pas été déçue par ce voyage glacial, pour lequel la seule comparaison qui me vienne en tête est l’excellent roman noir de Tom Franklin, La culasse de l’enfer (ne cherchez pas, je l’ai dévoré bien avant de lancer Carozine, il n’y a donc aucune chronique) : même virilité qui se dégage des pages ; même violence sourde (ou non, d’ailleurs) ; même intensité. Du pur roman noir, bien concentré comme je les aime.

Je mate Jeanine, une serveuse bandante qui bosse de l'autre côté de la rue ; deux ans que je me dis qu'un de ces jours, je la servirais volontiers sur ce bureau.
Des fils de pute veulent que je dégage? Le shérif Bittersmith, dégager ?
Le seul truc qui n'est pas encore dans le carton, c'est mon mug à café. Je vais avaler ma dernière gorgée froide, laver le mug à l'évier, et puis attendre midi, les pieds posés sur l'angle du bureau, avant d'aller là-bas voir Jeanine et m'offrir une part de tarte aux cerises.
Je maugrée à voix haute, Fenny m'observe de son bureau. Les femmes vieillissent deux fois plus vite. Une contrée paisible et froide - Clayton LINDEMUTH

Une contrée paisible et froide : un shérif plus tout jeune ; des paysages glacés et un cadavre

Une contrée paisible et froide - Clayton LINDEMUTH [ed. Seuil]
(Contrairement à ce qu’indique la 4e de couverture) nous sommes en 1971 et l’hiver fait rage dans la petite ville de Bittersmith, Wyoming. La neige et le verglas recouvrent les rues pas vraiment endormies, et le shérif qui porte le nom de la ville s’apprête à prendre sa retraite. Pas avant d’avoir abusé une dernière fois de sa situation de représentant de la loi en conduisant la jolie serveuse du café d’en face jusqu’à son bureau. A quelques heures de la retraite forcée (et après la petite gâterie, parce qu’il faudrait voir à ne pas interrompre certaines choses sacrées), le téléphone sonne : Burt Handesert vient d’être empalé par une fourche, dans sa grange, et sa femme suspecte immédiatement Gale G’Wain, l’orphelin de 19 ans, qui s’est installé à la ferme Handesert pendant l’été pour y travailler avec le patriarche. Le shérif Bittersmith se déplace, reluque avec ostentation la mère (pourtant probablement un poil défraichie) de Burt, et apprend au passage que la fille de la famille, la flamboyante rouquine Guinevere (Gwen) a disparu en même temps que Gale G’Wain. Pour le shérif, persuadé de la culpabilité de Gale, le temps presse : sa retraite est dans quelques heures et la milice du Wyoming, à laquelle appartenait Burt (et ses fils), est déjà sur les dents.

Bon Dieu, j'ai des ennuis.
Le sang dans ma chaussure est gelé, la glace raidit le velours de ma jambe de pantalon. Sur le lac, elle est assez épaisse pour supporter le poids d'un camion, mais j'ai envie d'être au chaud et je détesterais passer au travers d'une couche plus mince et me noyer.
Il neige et un fort vent de face m'envoie les flocons dans les yeux. Je viens de parcourir trois, quatre kilomètres en boitant. Je n'ai pas de manteau et mon mollet est nu là où j'ai découpé le velours côtelé. Ma peau ne sent plus rien. J'ai les poumons en feu. Devant moi, une maison grise se dresse sur la rive, au milieu de la tempête crépusculaire. Je suis au centre du lac, tout est plat jusqu'à la lointaine lisière des arbres ; quand mon regard passe de ma chaussure sanglante au lointain tourbillon de neige et d'arbres, j'ai le vertige. Une contrée paisible et froide - Clayton LINDEMUTH

Une contrée paisible et froide : du polar intense et glaçant

Une contrée paisible et froide - Clayton LINDEMUTH [ed. Seuil]
Entre les paysages (magistralement décrits) hivernaux et glaçants d’Une contrée paisible et froide se dessine rapidement l’histoire d’une tragédie familiale et romantique, que l’on imagine guère bien se terminer… car, comme dans Roméo et Juliette, le happy end n’est pas franchement envisageable, à mesure que l’on avance dans le récit et que les rouages se mettent inexorablement en marche. Dans cette ville rustre, âpre, où un shérif à la morale très fluctuante, persuadé qu’il n’existe aucune loi supérieure à la sienne, sème la terreur et l’ordre d’une manière bien particulière, il est difficile d’imaginer une meilleure vie pour Guinevere et Gale G’Wain. A l’aide d’une construction narrative alternant entre le shérif, Gale et Gwen, Clayton Lindemuth plonge au coeur du drame, flottant au gré des souvenirs pour mieux cerner ses proies : loin d’être des digressions futiles, les bribes du passé de nos trois personnages nous offre un tableau glacial et cinglant de leurs personnalités, de la brutalité du Wyoming qui façonne les mentalités. Chacun d’entre eux a ses zones d’ombre et de lumière, à l’abri de tout manichéisme (car, oui, le shérif Bittersmith à qui on aimerait bien planter une fourche dans les fesses est plus ambigu qu’il n’y parait). Dans cette ville de Bittersmith où les hommes sont d’effroyables salauds et où la cruauté se conjugue au quotidien, comment les filles peuvent-elles s’en sortir ? La fuite ? Le mariage ? L’espoir d’une vie meilleure avec un orphelin dont la morale diffère ? Avec méthode et talent, Clayton Lindemuth retrace les fils sinueux du drame et de ses conséquences inévitables, parsemant Une contrée paisible et froide de rebondissements fracassants. Les pages d’Une contrée paisible et froide sentent la sueur, la crasse et la violence qui empoissent les hommes, s’illuminant brièvement, malgré les abimes de l’âme humaine, d’une merveilleuse histoire d’amour… et de haine. Un polar d’une intelligence fulgurante, à l’écriture charnelle et envoûtante, à l’univers viril, farouche et sauvage, aux personnages bien travaillés.

C'était ce moment de l'année où l'été n'est pas certain de vouloir s'affirmer mais où, pour sûr, le printemps s'incruste. Les récoltes poussaient lentement et chez le barbier ou le grainetier tout le monde parlait de la sécheresse. L'almanach annonçait que c'était pour cette année, et la meilleure chose à faire avec les graines c'était de les mettre de côté ou de les moudre en farine, mais certainement pas de les planter, car tout ce qui poussait allait griller avant d'avoir atteint quinze centimètres de haut. Les paysans sont parfois superstitieux, mais leur estomac les contraint au pragmatisme (...) Une contrée paisible et froide - Clayton LINDEMUTH

Les détails du livre

Une contrée paisible et froide

Auteur : Clayton LINDEMUTH
Editeur : Seuil (Policiers)
Prix : 21,50 € [15,99 au format Kindle]
Nombre de pages : 340
Parution : 3 septembre 2015

14 octobre 2015

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : La collectionneuse : de la BD canadienne qui réveille et amuse.

. . Caroline D.

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