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Seuls sont les indomptés : du nature writing pure souche et pur sang

[Carozine dévore le roman Seuls sont les indomptés - Edward ABBEY]

11 Avr. 2016

Carozine lit le roman Seuls sont les indomptés - Edward ABBEY
Malgré le neurone à plat (merci le week-end de débauche), les frissons qui m’assaillent (merci les maladies qui traînent !), je me fends de la seconde chronique dans le cadre du challenge Gallmeister, organisé pour les dix ans de la (pas si) petite maison d’édition (si, si, souvenez-vous, je vous en ai parlé il n’y a pas si longtemps, lorsque j’ai pondu celle sur l’excellent roman Le sillage de l’oubli), je disais donc, pour reprendre le fil du plat de spaghetti qui me sert d’introduction, qu’aujourd’hui, je vais vous parler du non moins excellent Seuls sont les indomptés, de Edward Abbey (The Brave Cowboy pour les puristes). Une ode vibrante et magnifique à la nature, à la liberté, et à un certain esprit de rébellion… Mais je brûle les étapes ! Laissez-moi cracher mes poumons, et je reprends depuis le début !

Il y a dans l’Ouest une vallée où les fantômes se rendent pour ruminer leurs pensées sombres et pleurer les choses qu’ils ont perdues. Ils sont pâles, ils meurent de nostalgie et d’amertume. On les entend frémir et bavarder dans les feuilles des vieux peupliers de Virginie secs, mortels, sur les berges du fleuve – on les entend murmurer et gémir et feuler dans le vent qui passe sur les cônes noirs des cinq volcans à l’ouest – on les entend au pied des falaises rouges des Sangre lointains à l’autre bout de la vallée, ils geignent, et leur passé s’envole avec les tourterelles et les oiseaux moqueurs – et l’on peut en voir, en toucher un, dans les silences et l’espace et l’effroi muet du désert quand, chevauchant, l’on s’éloigne de ce fleuve qui, sur ces terres arides, est le fleuve de la vie. Seuls sont les indomptés - Edward ABBEY

Seuls sont les indomptés : un cowboy des temps modernes et un ami en prison

Seuls sont les indomptés - Edward ABBEY [ed. Gallmeister]
Nous sommes en 1950 et des poussières, dans le Nouveau Mexique. Jack Burns, cowboy solitaire qui vit en gardant les moutons de-ci de-là et dort à la belle étoile, s’est énamouré d’une jolie jument douce comme les blés mais indomptée, Whisky. Entre deux ballades à la guitare, Jack Burns découvre que son ami, Paul Bondi, vient d’être jeté en prison pour avoir refusé de se plier à la conscription. Aussitôt, il dirige les sabots de sa jument vers la petite maison de son ami, où sont restés sa femme et son fils. À l’arrivée impromptue de ce cowboy qui sent le bouc, Jerry imagine déjà que les choses iront mieux et que son homme sera de retour dans quelques jours, auprès d’elle. D’autant que Jack Burns n’est pas revenu pour le plaisir de goûter son café. Oh que non. Il a la ferme intention se faire arrêter (chose rapidement effectuée, en ayant un coup dans le nez) et de s’évader avec son ami, grâce à des limes planquées dans ses bottes. Un vrai cowboy, j’vous dis.

Il était accroupi dans la froide lumière de l’aube et tirait quelques flammes pâles d’une poignée de brindilles et d’herbe sèche broyée. À côté de lui se trouvait sa réserve de carburant : un genévrier dégénéré, rabougri et tors, recroquevillé sur son lit de sable et de roche volcanique. Un genévrier déshérité, de ceux qui ne vivent pas d’eau et de sol mais de souvenirs et d’espoir. Et presque seul. Vers le nord, sur l’ondulante mesa de lave, se dressaient d’autres genévriers clairsemés, quatre ou cinq par hectare, peut-être. Mais là, à l’endroit où l’homme se tenait accroupi devant son feu, il n’y avait que lui, et au sud et à l’ouest des cinq volcans il n’y en avait aucun, rien d’organique hormis une variété d’herbe rudimentaire et le yucca, rude et piquant. Seuls sont les indomptés - Edward ABBEY

Seuls sont les indomptés : un roman sauvage, poétique et beau

Seuls sont les indomptés - Edward ABBEY [ed. Gallmeister]
Je n’irai pas par quatre chemins broussailleux, je ne tournerai pas 116 ans autour du pot de miel, je n’emprunterai pas de détour sinueux, en un mot comme un cent, j’irai droit au but, bref : j’ai follement aimé Seuls sont les indomptés. Mais vraiment. Dès les premières lignes, Edward Abbey a su m’emprisonner dans les méandres de son écriture fluide, poétique et mélodieuse. En quelques pages, mon coeur battait à l’unisson de ce cowboy des temps modernes et de sa jument. J’ai été littéralement envoûtée par ce roman vibrant et puissant, dont la première version remonte à 1955 et aux balbutiements du « nature writing ». Et quelle ode magnifique ! Edward Abbey a transformé les paysages, tantôt arides tantôt verdoyants, de son Nouveau-Mexique en personnage à part entière, façonnant les caractères et subjuguant les pensées. Avec une facilité déconcertante, il parvient à nous en faire ressentir cruellement le manque pendant les quelques instants que nous passons en prison, aux côtés de Jack Burns et de Paul Bondi. En harmonie avec ce cowboy refusant toutes contraintes autre que les siennes, on souffre de ne plus sentir le vent sur notre visage buriné (bon, je dis « notre », mais le mien ressemble plus à cachet d’aspirine qu’autre chose), de ne plus l’entendre dans les branches, de ne plus voir le Rio Bravo s’écouler entre les montagnes.

Il chevauchait le regard fixé droit devant sur rien de particulier, apparemment indifférent à la vastitude du désert alentour, indifférent au ciel qui chantait au-dessus de lui. Au sud, alignés comme d’antiques tombeaux en ruine, les cinq volcans pivotaient lentement sur l’horizon tournant. Chevauchant dans le chaparral de buissons, de mesquites et de chênes, il effaroucha une colonie de cailles. Elles quittèrent à l’unisson le sol du désert, piaillant et volant frénétiquement, prirent un peu de distance, et se posèrent, à l’unisson encore. Lorsqu’il les rejoignit, elles quittèrent de nouveau le sol, reprirent de la distance, se reposèrent dans les buissons, toujours devant lui. Il les ignora. Sous l’ombre de son chapeau, les yeux rivés sur le vague complexe de la ville, il pensait à autre chose. Seuls sont les indomptés - Edward ABBEY

Et c’est là toute la force de Seuls sont les indomptés : avec une intrigue qui pourrait tenir en quelques lignes, Edward Abbey nous offre une pépite. Il prend son temps, étire son histoire pour mieux donner de la profondeur à ses héros malmenés par la société, pour mieux explorer leur caractère tout en ombre et lumière (l’opposition des deux hommes dans la prison est d’ailleurs mémorable et merveilleuse, entre la fougue romantique et flamboyante de l’un, qui refuse de voir ses rêves brisés, et le pragmatisme de l’autre, prêt à abandonner son anarchisme pour vivre paisiblement). Seuls sont les indomptés a su me faire vibrer et frémir au rythme indolent de la jument, puis, à la cadence effrénée de la nécessaire et impitoyable chasse à l’homme orchestrée par un shérif aux sentiments mitigés face à ce fier cowboy. Les dernières pages nous ramènent avec violence à notre civilisation galopante, que nous avions presque oubliée, à force de chevaucher aux côtés de ce rebelle épris de liberté et pétri par la nature. Seuls sont les indomptés est un roman magnifique, hommage aux indomptés qui osent vivre selon leurs seuls principes et refuser les dictats, au temps qui s’écoule et à la nature que nous n’avons pas encore entièrement saccagée. Seuls sont les indomptés est une bouffée d’air brute, vivifiante et tout simplement nécessaire dans ce monde moderne qui, bien trop souvent, ne tourne pas rond.

Je n'imagine pas le monde s'améliorer. Comme toi, je le vois plutôt empirer. Je vois la liberté qu'on étrangle comme un chien, partout où mon regard se pose. Je vois mon propre pays crouler sous la laideur, la médiocrité, la surpopulation, je vois la terre étouffée sous le tarmac des aéroports et le bitume des autoroutes géantes, les richesses naturelles vieilles de milliers d'années soufflées par les bombes atomiques, les autos en acier, les écrans de télévision et les stylos-billes. C'est un spectacle bien triste. Je ne peux pas t’en vouloir de refuser d’y prendre part. Mais je ne suis pas encore prêt à battre en retraite, malgré l’horreur de la situation. Seuls sont les indomptés - Edward ABBEY

Les détails du livre

Seuls sont les indomptés

Auteur : Edward ABBEY
Traducteur : Laura DERAJINSKI, Jacques MAILHOS
Éditeur : Gallmeister
Prix : 23,80 € [16,99 sur Kindle]
Nombre de pages : 350
Parution : 5 juin 2015

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Seuls sont les indomptés

11 avril 2016

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : Le bonheur national brut : roman générationnel inspiré.

. . Caroline D.

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