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San Miguel : l'homme vs. la nature... et la perte du paradis terrestre

[Carozine dévore le roman San Miguel - T.C. BOYLE]

16 Mai 2014

Je vous l’ai mentionné lors de mon dernier article sur Le maître des illusions, voici donc sous vos yeux abasourdis le dernier roman de l’honorable T.C. Boyle : San Miguel. Bon, très franchement, je n’avais aucune connaissance de cet îlot perdu dans le Pacifique, à quelques encablures de la Californie, et battu par les vents avant d’ouvrir ce petit condensé de T.C. Boyle (pour fanfaronner je vais utiliser, pour une fois, son nom dans son intégralité : Tom Coraghessan BOYLE) et, pour ce que j’en ai lu, je n’irai probablement jamais y faire du tourisme ; néanmoins, T.C. Boyle en tire une oeuvre poétique et mélancolique, à fleur d’Histoire (n'est-il pas d'ailleurs pour le moins ironique qu'un homme avec une tête digne d'un psychopathe puisse écrire des oeuvres aussi sensibles ? Je m'égare, certes, mais toujours est-il qu'il aurait plutôt la tête d'écrivain de polar bien corsé... mais revenons-en à nos moutons laissés bien seuls sur cette île désolée : San Miguel ; d'ailleurs, et voici donc une nouvelle et énième digression, T.C. Boyle se serait inspiré de deux histoires vraies pour ce roman).

San Miguel : trois femmes, trois tempéraments et trois destins

San Miguel - T.C. BOYLE [Ed. Grasset]
Il était une fois une femme à peine âgée de 38 ans et atteinte de tuberculose depuis de nombreuses années ; la maladie la rend amère et grincheuse… ce que d’être affublée d’un abominable rustre en guise d’époux n’arrange pas. Le malotru n’a pas trouvé mieux que de placer leurs dernières économies dans l’achat d’un lopin de terre sur une île désertée, où siège une vieille bicoque aux prises aux quatre vents. Le bon air lui fera du bien, lui assène-t-il à longueur de journée lors de leur périple sur les flots secoués par le temps idyllique qui nimbe l’île de San Miguel. Marantha y débarque donc, évidemment ravie de se trouver dans un bled paumé, avec sa fille adoptive, la pétillante Edith (oui et son mari, cela va de soi). L’île aride et balayée par la pluie, les vents et rarement le soleil jouera sur le moral de Marantha, déjà rendue particulièrement réfrigérante par sa maladie. En somme, elle n’aura qu’une envie : s’en échapper.
Le deuxième destin évoqué par T.C. Boyle sera celui d’Edith : à la mort de sa mère, elle sera traînée (presque par les cheveux) sur l’île de San Miguel pour y servir de bonne à tout faire à son butor de père. Elle se rêve actrice, son père mal embouché en décidera autrement… jusqu’à ce qu’Edith ne fomente sa fuite.
Enfin, c’est au tour d’Elise d’entrer en scène : jeune épouse heureuse et amoureuse, elle débarque sur ce petit lopin de terre qu’est San Miguel et y perçoit aussitôt la vie romantique qu’elle pourra y mener. Nous sommes désormais en 1930, les ravages du monde grondent et finiront par envahir ce paradis terrestre que le couple avait réussi à se construire… sans compter les grands reporters qui voient dans ce couple amoureux la réincarnation des pionniers ayant fondé leur mère patrie et qui n’auront de cesse de véhiculer une image hautement romancée de cette famille de Robinson Crusoe.

Ils s'étaient levés avant l'aube, avaient rassemblé leurs bagages à la lumière de la lanterne sur la véranda de la villa qu'ils avaient louée à Santa Barbara. Si, la veille, dans l'après-midi, il avait fait chaud, sous un soleil gaillardement surgi du bleu céruléen d'un ciel clair, à cette heure brute et humide, l'air était vif, sous un ciel sans étoile, dans une nuit drapée comme une couverture épaisse sur la toiture, la barrière et les deux lauriers-roses du jardinet côté rue. Les arums, le long de l'allée, étaient estompés, quasi invisibles. On n'entendait pas un bruit. Edith avait dit qu'elle voyait son haleine, tellement il faisait froid, sa mère avait porté la main à la bouche et, se sentant redevenir fillette, avait vérifié, en effet, que c'était bien le cas. Mais Will, alors, avait eu une remarque acerbe - il se souciait, lui, de ce dont ils auraient besoin et de ce qu'ils étaient sans doute en train d'oublier, il s'énervait - et le charme fut brisé. San Miguel - T.C. BOYLE

San Miguel où la perte du paradis terrestre

San Miguel - Tom Coraghessan BOYLE
A travers les volontés égoïstes et un poil maniaques de deux hommes ayant hâte d’oublier leur passé belliqueux et de trouver l’harmonie sur cette île désolée qu’est San Miguel, ce sont des femmes aux caractères bien différents que l’on rencontre mais également des visions du monde radicalement opposées : l’une cherche la civilisation et sa modernité, l’autre est ravie d’en vivre éloignée et subit difficilement les conséquences de leur médiatisation. Cependant, la réelle star de ce dernier roman de T.C. Boyle est l’île de San Miguel : son aridité, son exploitation à outrance qui détruit le sol, les routines qui s’y installent avec l’arrivée des tondeurs de moutons ou le passage de pêcheurs, ses paysages d’une beauté sauvage. A travers San Miguel, T.C. Boyle évoque l’isolement de deux femmes, la domination masculine qui impose des choix mettant en péril leur famille (et donc, en toute logique, les épineuses relations de couple), mais surtout la confrontation de l’homme à la nature… San Miguel est une oeuvre aussi puissante que les bourrasques qui balaient l’île, nimbée de mélancolie et terriblement sensible.

Marantha avait joué aux cartes avec toute la bonne humeur dont elle avait été capable, dans la pièce bien chauffée, à côté de Will, apathique, bien qu'il eût rangé la bouteille et n'eût osé arroser son dîner que de café, après quoi il avait pris un cigare ; elle n'avait pas été affectée -du moins était-ce ce dont elle s'était convaincue- par le fait qu'Edith et elle eussent perdu constamment, toutes les manches, toutes les parties. Will était un excellent joueur et elle avait envie de prendre la chose avec magnanimité, d'apprécier le jeu pour ce qu'il était : une occasion d'échapper à la pluie, à ses quatre murs et à l'ennui infini et abrutissant de ce lieu. San Miguel - T.C. BOYLE

Les détails du livre

San Miguel

Auteur : T.C. BOYLE
Editeur : Grasset
Prix : 22 €
Nombre de pages : 480
Parution : mars 2014

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San Miguel

16 mai 2014

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. . Caroline D.

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