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Quand le soleil était chaud : une fresque historique fragmentée mais palpitante

[Carozine s'intéresse au roman Quand le soleil était chaud - Josette ALIA]

24 Mars 2015

Carozine dévore le roman Quand le soleil était chaud - Josette ALIA
Je me souvenais avec émotion du livre La bicyclette bleue de Régine Deforges… oui, à quinze ans, quand on se sent aussi attirante qu’une vieille tapisserie de la grand-tante Agathe (vous savez, celle avec d’énormes fleurs orange criard et un fond marronasse) et qu’aucun garçon ne s’intéresse à vous, oui, un rien vous émeut. Et l’histoire de Léa Delmas et François Tavernier (à laquelle on peut ajouter les sagas de Juliette Benzoni, finalement, dévorées au même âge en rougissant aux passages osés, je vous l’ai dit, j’étais candide à quinze ans) m’avait emportée comme un fétu de paille. Alors quand ma chère grand-mère m’a refilé Quand le soleil était chaud de Josette Alia, que j’ai lu la quatrième de couverture évoquant « une vie de femme enflammée, tiraillée et déchirée », je me suis dit : why not. Verdict ? Eh bien là se trouve la catastrophe du jour : je ne sais pas. Fâcheux, vous en conviendrez. J’oscille entre admiration pour le témoignage vibrant qu’offre Quand le soleil était chaud et agacement face à ma difficulté à retracer l’Histoire parce que Josette Alia ne facilite pas toujours les choses. J’ai, néanmoins, un message destiné au propriétaire de ce merveilleux restaurant libanais de Paris dont la réplique, alors que je jouais avec une app terriblement ridicule, me hantera à jamais : excusez-moi, je n’avais pas conscience de vos fêlures. Mais reprenons du début.

Le Nil sentait la vase. Le vent apportait des odeurs de thé noir et de poisson grillé. Dans un crissement de chaînes, les felouques amarrées pour la nuit balançaient doucement, toutes voiles repliées, sur les eaux noires du fleuve. Enroulés dans des hardes, les bateliers dormaient. Plus haut, sur la berge, un homme qui flânait s’assit en tailleur, s’adossa à un jacaranda. Confondu avec le tronc, noyé dans l’ombre, il ne voulait rien perdre du fabuleux spectacle que lui offrait cette nuit. Quand le soleil était chaud - Josette ALIA

Quand le soleil était chaud : Lola, Philippe et les séismes de l’Histoire

Quand le soleil était chaud - Josette ALIA [Ed. Grasset]
Il était une fois une jeune femme brune et longiligne, Lola Falconeri. Elle a seize ans en 1952 et grandit dans les rues ensoleillées du Caire cosmopolite du roi Farouk… tandis que le canal de Suez éveille les tensions entre l’Angleterre et l’Egypte, elle danse dans le palais des Tegart entourée de toute la bonne société du Caire. Alors que sa soeur, la belle et blonde Irène, focalise l’attention d’une multitude de prétendants, Lola (que la jalousie étreigne un poil) fait la rencontre du mystérieux et impérieux Philippe de Mareuil, attaché culturel à l’ambassade. Et pendant que sourde la guerre civile, que les cris « Allah akbar » déchirent les matins du Caire pendant que l’on égorge les Anglais venus se perdre en Egypte et que l'on incendie la ville, Lola tombe follement amoureuse et se lance dans une aventure éperdue avec Philippe. Gamal Abdel Nasser pointe le bout de son nez et les étrangers si bien installés au Caire commencent à s’inquiéter : l’Egypte cosmopolite de Farouk, où tous cohabitent tant bien que mal, survivra-t-elle ou l’islam règnera-t-il en maître ? Quelques nationalisations et appropriations des biens de la haute société plus tard, Philippe rentre en France et Lola apprend par une voix étrangère la trahison : il se marie avec une ravissante Française, blonde évidemment. Lola tente alors de se suicider mais sera sauvée par le chevalier servant et transi d’amour qu’elle a ignoré superbement toutes ces années : Antoine Boulad. Et pourtant, c’est de lui que viendra le salut : il l’épouse, sachant pertinemment qu’elle attend un enfant de Philippe, et lui offre une évasion dorée, loin du tumulte de l’Egypte, au Liban. Loin de tumulte ? Pas tant que cela. Car, au Liban aussi, la guerre sourde.

Il aurait voulu, ce premier soir, épargner à Irène un dilemme vieux comme l’Egypte. Mais, au fond, mieux valait qu’elle sache. Qu’elle comprenne leurs tourments, leur lancinant problème. Fallait-il se soumettre ou bien se révolter au risque de disparaître ? Assimiler la culture des envahisseurs pour mieux se fondre dans le paysage ou bien la refuser et se désigner ainsi à leur vindicte ? La sagesse ou la lâcheté l’emportait en général. Mais des révoltes sporadiques éclataient de loin en loin, comme pour démontrer que le feu couvait sous les braises. Les jeunes, comme Boutros, n’avaient pas toujours l’échine souple. Quand le soleil était chaud - Josette ALIA

Quand le soleil était chaud : un contexte historique fragmenté pour une romance passionnée

Quand le soleil était chaud - Josette ALIA
Bon. Soyons limpide : le gros problème du roman Quand le soleil était chaud, pour moi, fut le contexte historique. On ne va pas tourner autour du pot, l’histoire égyptienne a laissé de vagues réminiscences et c’est à peu près tout. Le souci est que Josette Alia ne recolle pas vraiment les morceaux. Pire : elle les fragmente encore un peu plus. Au lieu de nous donner une vision simple des événements bouleversant l’Egypte, du Canal de Suez au nassérisme, elle éparpille les données en adoptant la vision d’une multitude de personnages… ce qui a rendu, pour la pauvre inculte que je suis, particulièrement délicate la création d’une chronologie ou, tout simplement, la reconstitution des faits. On croise donc Mimi Williamson dont le mari se fait assassiner dès les premières pages parce qu’il est Anglais, Isis Tahmy qui vit seule avec son majordome Ahmed le Soudanais qui ne l’apprécie pas franchement, le copte orthodoxe Magdi Wissa qui épouse Irène (grecque catholique) et lui fait découvrir l’Egypte traditionnelle loin des fastes grandiloquents auxquels elle est habituée, mais également Yvette, Lili, Anne la journaliste, Chafik Adnan, Tony, le gros Jo, Michel el Khoury ou encore Bechir Gemayel… Bref, un vaste bataillon de personnages qui rend difficile le démêlage des fils de l’Histoire déjà plutôt compliquée de l’Egypte, de la guerre du Liban, des ambitions des Palestiniens, l’OLP, les appétits dévorants d’Israël et de la Syrie. Donc voilà : je trouve intéressant de montrer l’agonie des chrétiens d’Orient, de présenter l’histoire sous un autre jour… mais quand on ne possède pas le bagage historique nécessaire pour retracer les événements ayant soulevé l’Egypte ou le Liban dans les années 50 et 70, Josette Alia ne nous facilite pas la tâche. En revanche, j’ai beaucoup apprécié d’être plongée dans la société égyptienne du luxe et de la facilité, sur le fil du rasoir avant la chute avec le nassérisme ; j’ai été surprise par la vision d’un Liban enjoué et lascif, décomplexé, et oscillant entre la volonté de ne pas être absorbé par le monde arabe afin de conserver sa spécificité et l’envie d’une région arabe pacifiée et unifiée.

Maintenant c’est Beyrouth, le coeur vivant et chaleureux de Beyrouth, qui meurt sous ses yeux. Avec rage, avec haine, ils ont écrasé sous leurs bombes et leurs roquettes cette vieille ville qui donnait à Beyrouth sa dimension humaine, ce lieu magique où se croisaient les chiites voilées de noir et les maronites en robe à fleurs, devant les mêmes étals luxuriants offrant les pommes en pyramides, les raisins dorés, les grosses pastèques coupées en quartier pour qu’on puisse goûter leur coeur rose et sucré, perlé d’eau, ponctué de graines noires. Ici la poussière même était joyeuse et le soleil dansait, tamisé par des auvents de voile. Pourquoi, mais pourquoi cette folie destructrice ? Quand le soleil était chaud - Josette ALIA

Enfin, Lola est effectivement un personnage féminin attachant entre ses fêlures, son désir de reprendre goût à la vie quoiqu’il advienne, son déchirement entre famille et passion dévorante, ses réflexions loin d’être aussi futiles que ne le laissent présager les premières pages de Quand le soleil était chaud. Sa vie entre les guerres sert de base à un témoignage émouvant de l’Histoire du Proche Orient et de ses chrétiens décimés par l’intolérance ; enfin, l’envolée de ses deux enfants apporte un regard émouvant sur la nouvelle génération, entre exil et appartenance à un pays dévasté. Entre les pages de Quand le soleil était chaud, c’est le thème du déracinement que l’on aborde, la difficile adaptation à la culture d’un pays d’adoption ravagé par les guerres civiles, la géopolitique explosive du Proche Orient, la vie dans une ville assiégée par les bombardements destructeurs. Josette Alia signe en cela une magnifique fresque historique, documentée et vraiment intéressante, mais, pour moi, la fragmentation de l’histoire en une myriade de personnages a été la tornade dans le verre d’eau qui fait que j’ai eu beaucoup de mal à recoller les morceaux. Reste l’atmosphère du roman Quand le soleil était chaud, nostalgique et vibrante, nous emportant entre le faste des palais égyptiens et les caves de Beyrouth dont la destruction semble si réelle, si proche de nous. Et cette phrase qui me parle comme aucune autre parce que tellement d’actualité : « Les livres ! c’est le seul moyen d’oublier la folie qui nous entoure ».

Qui es-tu donc, Nicolas ? Pourquoi ne sais-tu pas, comme tout bon Libanais, attraper le malheur et lui tordre le cou, quand il dresse sa tête sifflante ? Qu’est-ce qui t’empêche d’exorciser ta peur par la désinvolture, de jouer les fatalistes, de rire de tout, d’aimer la vie avec superbe et d’ignorer la mort, comme on sait le faire chez nous. Quand le soleil était chaud - Josette ALIA

Les détails du livre

Quand le soleil était chaud

Auteur : Josette ALIA
Editeur : Grasset
Prix : 6,49 € [format Kindle]
Nombre de pages : 440
Parution : janvier 1993

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Quand le soleil était chaud

24 mars 2015

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. . Caroline D.

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