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Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier : une écriture merveilleuse pour un roman qui me laisse perplexe

[Carozine se plonge dans le livre Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick MODIANO]

5 Jan. 2015

Préparez les tomates pourries et autres abominations à me jeter à la figure : je n’avais, jusqu’à ce jour, jamais lu Patrick Modiano. J’avais été tentée plusieurs fois et, toujours appelée vers d’autres horizons littéraires, je m’en étais détournée sans l’ombre d’un regret. Mais voilà… hier soir, ma grand-mère m’a glissé entre les mains son dernier roman et l’homme ayant été récemment couronné du prix Nobel de la littérature, je me suis trouvée à court d’arguments pour refuser Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. Et depuis, je m’interroge. Peut-être faut-il que je me plonge plus sérieusement dans l’oeuvre de l’écrivain ? Parce que si Patrick Modiano manie avec virtuosité les mots, l’intrigue de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est néanmoins bigrement légère et me laisse un poil perplexe. Mais reprenons le fil délicat des souvenirs de Patrick Modiano et retraçons le plan de Paris que l’auteur nous propose, parce qu'il serait tout de même fâcheux que vous perde dans cette modeste chronique... vous en conviendrez certainement (entre deux bouchées de galette des rois).

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier : des souvenirs brumeux et un appel énigmatique

Le roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick MODIANO [Ed. Gallimard]
Jean Daragane n’est plus tout jeune, il est enfermé dans sa solitude et fut, jadis, un écrivain utilisant les livres comme de petites bouteilles jetées à la mer, destinées à ne pas oublier mais surtout à ne pas effacer la réalité d’un amour de jeunesse continuant de hanter son vieux coeur fripé. Par une chaude matinée, fait des plus incongrus, vous l’admettrez, le téléphone sonne. Inquiet, comme la plupart des gens ayant perdu toute notion de sociabilité, Jean Daragane entend une voix d’homme lui expliquer qu’il a trouvé un carnet d’adresse portant le nom de Jean et l’homme (qui s’appelle Gilles Ottolini, comme nous l’apprendrons quelques phrases plus loin) propose de lui rendre son bien. Aussitôt, l’imagination fertile de Jean Daragane s’enflamme et il suppose être pris dans les filets d’un maître chanteur… est-il besoin de rappeler ici que l’objet de la rançon ne serait qu’un modeste carnet d’adresse ? Non, il est inutile de déployer ma langue de vipère, je reprends donc le fil de mon histoire. Le lendemain, Jean Daragane rencontre l’homme, accompagné d’une jeune femme vaguement asiatique prénommée Chantal Grippay ; il entre en possession de son bien et prend la tangente quand Gilles Ottolini évoque un fait divers auquel aurait participé l’un des hommes figurant dans le carnet d’adresse : Guy Torstel. Problème : ce nom ne provoque pas la moindre réaction chez Jean Daragane, il a profondément oublié de qui il s’agissait. Cependant, Gilles Ottolini n’a pas l’intention d’abandonner si rapidement et sa compagne, sur ses ordres ou de sa propre volonté (nous ne le saurons malheureusement jamais) donne à Jean Daragane un épais dossier contenant toutes les recherches de Gilles sur le fait divers. Etrangement, Jean y retrouve des noms qui éveillent certains souvenirs profondément enfouis depuis soixante ans.

Il demanda au chauffeur de taxi de le laisser à la Madeleine. Il faisait moins chaud que les autres jours et l'on pouvait marcher à condition de choisir le trottoir de l'ombre. Il suivait la rue de l'Arcade, déserte et silencieuse sous le soleil. Il ne s'était pas trouvé dans ces parages depuis une éternité. Il se souvint que sa mère jouait dans un théâtre des environs et que son père occupait un bureau tout au bout de la rue, à gauche, au 73, boulevard Haussmann. Il fut étonné d'avoir encore en mémoire le numéro 73. Mais tout ce passé était devenu si translucide avec le temps... une buée qui se dissipait sous le soleil. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick MODIANO

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier : amour et déni de la réalité

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick MODIANO
Il serait peut-être judicieux d’évoquer maintenant la petite phrase de Stendhal, glissée négligemment en préambule du roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, car elle éclaire bien des éléments de ce livre impalpable de Patrick Modiano : « Je ne puis pas présenter la réalité des faits, je ne puis présenter que l’ombre. » Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier pourrait se résumer à cette phrase : Jean Daragane semble avoir enseveli un pan entier de son passé et cette période douce-amère passée dans une étrange maison de Saint-Leu-laForêt en compagnie d’un ange évanescent, Annie Astrand… le résultat est une évocation délicate et irréelle de ce passé qu’un inconnu fait resurgir pour d’obscures raisons. On avance dans un brouillard léger qui semble ne jamais se dissiper, à l’image de cette bribe de conversation dont Jean Daragane ne se souviendra que du fameux « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier ». Patrick Modiano nous promène au gré des souvenirs qu’il égrène, hanté par l’amour dévorant porté par un petit garçon à une jeune femme dont il ne connait pas grand chose en dehors du fait qu’elle a touché son coeur. Le problème majeur de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est l’intrigue plutôt décharnée : un carnet d’adresse, un inconnu, un passé relégué aux oubliettes pour se protéger. Point final. En revanche, il est certain que Patrick Modiano est un virtuose : il s’amuse à déstructurer son histoire plutôt banale, à éparpiller les pièces du puzzle pour les imbriquer avec parcimonie, à travers le voile confus des souvenirs de Jean Daragane ; il titille notre curiosité, pour nous laisser sur notre faim, en oubliant certaines pièces du puzzle. Comme le disait Stendhal, avec Patrick Modiano, il ne faut pas s’attendre à la réalité des faits, mais bien à leur ombre. Et, je dois dire qu’après avoir été emportée par cette écriture souple et délicate, bien que parfois abrupte, par ce subtil mélange entre passé et présent qui superpose les lieux et les époques, après m’être interrogée sur les motivations et les faits floutés par la mémoire vacillante de Jean Daragane, je suis restée perplexe devant Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, et me suis sentie abandonnée sans autre formalité, livrée à mes suppositions. Et je n’aime pas ça. Mais alors pas du tout. Après avoir refermé Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, il m’est resté l’impression d’avoir été perdue dans le labyrinthe inépuisable des souvenirs fugaces de Patrick Modiano, piégée par son écriture déliée et la structure maîtrisée en puzzle inachevé de son roman.

Dehors, il était plus insouciant que les jours précédents. Il avait peut-être tort de se plonger dans ce passé lointain. A quoi bon ? Il n'y pensait plus depuis de nombreuses années, si bien que cette période de sa vie avait fini par lui apparaître à travers une vitre dépolie. Elle laissait filtrer une vague clarté, mais on ne distinguait pas les visages ni même les silhouettes. Une vitre lisse, une sorte d'écran protecteur. Peut-être était-il parvenu, grâce à une amnésie volontaire, à se protéger définitivement de ce passé. Ou bien, c'était le temps qui en avait atténué les couleurs et les aspérités trop vives. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier - Patrick MODIANO

Les détails du livre

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

Auteur : Patrick MODIANO
Editeur : Gallimard
Prix : 16,90 €
Nombre de pages : 160
Parution : octobre 2014

5 janvier 2015

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. . Caroline D.

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