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Les vestiges du jour : une lecture éternelle

[Critique du roman Les vestiges du jour - Kazuo ISHIGURO]

Imaginez un manoir perdu dans la campagne anglaise (oui, au vu du titre, Les vestiges du jour, donc, vous êtes instamment prié de ne point visualiser le manoir de Lord Rochester car nous ne sommes pas dans Jane Eyre) et tout ce qu'abritent les puissants murs de pierre gorgés d'histoire de Darlington Hall. Vous sentez la légère brise caresser votre visage (où compte tenu du pays en question, un crachin serait éventuellement plus approprié à cette vision) ? Vous vous avancez dans l'allée et alors les imposantes portes de Darlington Hall s'ouvrent sur un majordome à l'allure guindée et au costume impeccable. Bienvenue dans le monde de Mister Stevens, le majordome digne et altier de Darlington Hall, manoir autour duquel évoluent tous les souvenirs évoqués dans Les vestiges du jour.
Certes, ceux ayant vu le film Les vestiges du jour (d'une logique implacable, tout cela) de James Evory, avec Anthony Hopkins dans le rôle de Mister Stevens, seront grandement avantagés pour visualiser Darlington Hall, mais là n'est pas la question, il suffit d'une pointe d'imagination comme dirait Mary Poppins.

Les vestiges du jour : un chef d'oeuvre défiant le temps et les générations

Les vestiges du jour - Kazuo ISHIGURO [Ed. Gallimard /Folio]
Dans Les vestiges du jour, Kazuo Ishiguro plonge dans l'âme de ce majordome ayant mis sa vie et son honneur à accomplir sans faute son travail, celui de servir avec dignité, pendant trente ans, le puissant propriétaire des lieux : Lord Darlington, évoluant dans les sphères politiques et tentant (vainement) d'influencer le cours de l'Histoire. A la mort de ce dernier, trois années avant le début du journal tenu par Mister Stevens, le domaine de Darlington Hall passa entre les mains d'un Américain qui propose, de façon fort saugrenue, à son majordome de prendre quelques jours de congés ; Mister Stevens acceptera ces vacances dans le but de revoir l'ancienne intendante du domaine, Mrs. Kenton, avec le secret espoir qu'elle revienne entre les murs de Darlington Hall. Tout au long de son périple dans la campagne anglaise et verdoyante, Mister Stevens reviendra sur son histoire au coeur de Darlington Hall, évoquera le souvenir de son père dont il admirait la rigueur et le travail, ses relations avec l'entière Mrs. Kenton imprégnées d'un amour inconscient... Le tout nimbé de politique internationale où sourde l'arrivée imminente de la seconde guerre mondiale mais également le déclin de l'aristocratie anglaise, attachée à ses valeurs.
Je décidai finalement que le choix le plus prudent serait, parmi tous les moment de la journée, celui où je sers le thé au salon, l'après-midi. Mister Farraday, en général, vient de revenir de sa petite promenade dans les collines, et n'est donc pas plongé dans ses travaux de lecture ou d'écriture comme cela lui arrive souvent le soir. En fait, lorque je lui apporte le thé dans l'après-midi, Mister Farraday ferme volontiers le livre ou le périodique qu'il était occupé à lire, se lève et s'étire devant la fenêtre comme s'il était tout disposé à faire la conversation avec moi.Les vestiges du jour - Kazuo ISHIGURO

Les vestiges du jour : un auteur si fichtrement britannique

Les vestiges du jour - Kazuo ISHIGURO [Ed. Belfond]
Kazuo Ishiguro (l'un des auteurs les plus britanniques qui soit malgré ses origines nippones) mêle intelligemment passé et présent, nous fait visiter la campagne anglaise et explorer les rouages d'un manoir au début du XXe siècle : plan de travail organisant les journées des valets de pieds et autres femmes de chambres ; service des hommes au salon sur fond de politique et nuage de cigares... Vous pénétrerez dans les profondeurs de l'âme et les pensées d'un majordome dévoué plaçant la dignité et le devoir avant tout et pliant sa vie jusqu'à ressembler à l'image qu'il se fait d'un « grand » majordome, quitte à s'aveugler ou à passer à côté de l'amour. Que les âmes romantiques cependant remballent leurs espérances fleurs bleues : dans le monde froid et digne de Mister Stevens, l'amour ne trouve pas sa place car le dépoussiérage des bibliothèques passe avant tout ! Les vestiges du jour est une pure merveille de littérature confirmant mon goût pour cet auteur, déjà rencontré avec Quand nous étions orphelins. Kazuo Ishiguro est passé maître dans l'art d'effleurer et de dévoiler l'impalpable : les sentiments et les non-dits, qu'ils lient un père à son fils ou une intendante trépidante à un majordome glacé par le poids des conventions.
Enfin le paysage devint méconnaissable, et je sus que j'avais dépassé toutes les bornes antérieures. J'ai entendu des personnes ayant voyagé en bateau décrire le moment, lorsqu'on met à la voile, où l'on perd la terre de vue. J'imagine que le désarroi mêlé d'exaltation que de nombreux récits évoquent à propos de ce moment est très similaire à ce que je ressentis dans la Ford lorsque le paysage autour de moi commença à devenir inconnu. Cela se produisit à l'issue d'un virage, alors que je me trouvais sur une route qui se déroulait à flanc de coteau.Les vestiges du jour - Kazuo ISHIGURO

Les vestiges du jour

Auteur : Kazuo ISHIGURO
Editeur : Gallimard /Folio
Prix : 7.13 €
Pages : 352
Parution : 25 mars 2010.


Les vestiges
du jour

12 octobre 2010
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Lecture & Bouquins . . Caroline DEBLAIS.