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Le sillage de l'oubli : épopée sombre et lumineuse

[Carozine dévore le roman Le sillage de l'oubli - Bruce MACHART]

22 Mars 2016

Carozine lit le roman Le sillage de l'oubli - Bruce MACHART
Il était plus que temps de me lancer, dans le cadre de ce challenge Gallmeister que j’ai rejoint à l’occasion des dix ans de la petite maison d’édition, spécialisée dans le « nature writing ». J’avais un peu tourné autour du pot, occupée par le jury Le Livre de Poche et par mes lectures jeunesse qui continuent de s’empiler sur ma table basse… et le challenge du mois de mars m’a donné le petit coup au popotin qu’il fallait, en me suggérant de m’intéresser au cas Bruce Machart : je ne le connaissais pas encore, mais son roman Le sillage de l’oubli (dont le titre anglais convient peut-être finalement mieux : The Wake of Forgiveness) m’a fait de l’oeil. Hop. J’ai tout laissé de côté pour me plonger dedans ce week-end, et je n’en suis pas ressortie entière. Non, non. Un petit morceau de mon coeur est resté accroché aux prairies de ce Texas brut de fonderie irisé par des crépuscules à couper le souffle. Et puisque cette chronique a été préparée hier, je profite néanmoins de cette introduction pour envoyer une pensée à nos voisins belges, même si cela tombe un peu comme un cheveu sur la soupe.

Tant de sang, elle avait perdu tant de sang que lorsqu’il se réveilla dans des draps trempés et qu’il la trouva contre lui, recroquevillée sur le flanc, la peau moite de sueur, gémissante et un chapelet entortillé entre ses doigts crispés, Vaclav Skala sourit en pensant qu’elle venait de perdre les eaux. Il repoussa l’édredon, un cadeau de mariage que leur avait envoyé sa mère restée au vieux pays, et il embrassa Klara sur le front avant de se lever pour aller allumer la lampe. Il gratta une allumette, et alors il les découvrit qui avaient formé des traînées rouges le long de ses jambes et s’étaient collées aux poils drus de ses cuisses : les traces sombres du sang déjà à moitié séché de sa femme. Le sillage de l'oubli - Bruce MACHART

Le sillage de l'oubli : des terres, des hommes et des chevaux

Le sillage de l'oubli - Bruce MACHART [ed. Gallmeister]
Nous sommes en 1895 et Vaclav Skala retourne à l’amertume et à la dureté qui le caractérisaient avant d’épouser Klara, dont le quatrième garçon, Karel, vient de signer la mort prématurée. Devant les yeux vitreux de sa femme et cette forme qui babille et s’agite, le coeur de Vaclav retrouve l’état de pierre… L’homme n’aura plus qu’une passion dans sa vie : les chevaux et les propriétés terriennes qu’il dérobe à son voisin irlandais suite à des paris. Quinze ans plus tard, l’homme brise ses fils, burinés par le soleil et harnachés à la place des chevaux, par le travail de la terre… Mais la poussière du sud apporte dans son sillage un Espagnol à l’abondante richesse (très certainement douteuse, puisque ses hommes de mains ont tout de même « enterré plus de gens que les employés de banque n’en ont escroqué ») et bien déterminé à marier ses trois ravissantes filles, aux trois fils aînés de Vaclav Skala (malgré leur cou complètement tordu)… c’est sans compter l’autre tête de cochon de Vaclav Skala, qui refuse obstinément de laisser un Mexicain entrer dans sa famille. Pas bien grave : connaissant les failles de son adversaire, Guillermo Villaseñor lui propose de parier l’avenir de ses fils aînés à l’une de ces courses de chevaux qu’il apprécie tant. Vaclav Skala n’hésite que quelques secondes avant de relever le défi et de charger le petit dernier de la famille, Karel, de coiffer sur le poteau la belle Graciela, adroite cavalière à laquelle il devra se mesurer. Quelques années plus tard, Karel a une femme et d’adorables filles, une propriété qu’il fait tourner d’une main de fer… et des souvenirs persistants des courbes de Graciela, de l’âpreté de son père et de la trahison de ses frères.

Dans la fraîcheur de l’après-midi, un vent régulier a constamment balayé l’herbe cassante des pâturages et fait se hérisser les aiguilles des pins grêles qui bordent la rivière, et maintenant, alors que les deux feus de la ligne d’arrivée se sont soudain animés et crachent des braises, un croissant de lune apparaît derrière un rideau de nuages bas, avec la même promesse timide que la peau pâle d’une femme perçant sous le voile illusoire de ses bas usés. Près de la berge, dans les ombres qui s’étendent au-delà du feu, les hommes de Villaseñor montent la garde tandis que les spectateurs arrivent, le reflet de la lune jouant sur le métal bleuté du magasin des fusils (…). Le sillage de l'oubli - Bruce MACHART

Le sillage de l'oubli : un roman âpre et magnifique

Le sillage de l'oubli - Bruce MACHART
Il n’y a pas vraiment trente-six manières de le dire : j’ai follement aimé Le sillage de l’oubli. Encore une fois, les éditions Gallmeister ont su dénicher une pépite… Bruce Machart nous transporte littéralement dans ce Texas aride, où les paysages façonnent les hommes et les bêtes. Car Le sillage de l’oubli dépasse le cadre de la simple obsession charnelle, de ces rêves d’un meilleur qui s’effritent au contact de la réalité : Bruce Machart y évoque avant tout la création d’un pays à travers ces hommes ayant traversé les océans pour faire fortune ou tout simplement éviter la famine, et dont le tempérament épouse l’âpreté de ces terres tant désirées. Face à cette nature omniprésente et éblouissante de beauté, les hommes s’affrontent, choisissent une vie sur des illusions rapidement déçues, rêvent de liberté, et sont capables de se transformer en brutes épaisses, traversées par des éclats de tendresse. Avec ce récit haletant, passionnant et passionné, Bruce Machart nous livre une oeuvre habitée, magnifique et âpre comme la poussière se soulevant au gré des bourrasques traversant ces paysages encore sauvages. Le sillage de l’oubli (et donc, oui, je trouve que le titre anglais, The Wake of Forgiveness est plus approprié car, finalement, rien n’est oublié entre ces pages, les drames et les choix restent bien vivants et continuent d’éclabousser le présent… mais il est vrai que le titre français possède une certaine poésie), loin de se restreindre à une passion jamais assouvie, embrasse des thématiques plus fortes, plus sombres et parle de destin, de la complexité des liens d’une fratrie déchirée par la vie et les rancoeurs… de la fureur de vivre. Jouant avec les dates, Bruce Machart remonte les fils du temps pour combler les vides et, peu à peu, Le sillage de l’oubli prend toute son ampleur sous cette plume vive et brute, qui laisse toute sa place à la nature, à la poésie des paysages. Le sillage de l’oubli est un roman furieux qui sent la sueur et la poussière, l’alcool bon marché, le cuir et le foin des écuries ; l’un de ces livres qui nous offrent un espace de liberté et que l’on referme avec regret. Et quand on apprend qu’il s’agit là d’un premier roman, on applaudit bien fort devant une telle maîtrise, un tel lyrisme. Bref, avec Le sillage de l’oubli, Bruce Machart signe une symphonie qui envoûte, un roman puissant qui décoiffe, une épopée familiale impétueuse et électrique.

Pour l’heure, il se réjouit simplement de cette brusque altération du temps, parce que cette pluie pourrait bien décontenancer une fille qui se précipite sûrement à l’abri à la première goutte d’eau, qui durant toute sa vie n’a probablement sorti son cheval qu’aux beaux jours, dans des conditions idéales. Quand la bourrasque chargée de pluie s’abat sur eux, il sent couler dans ses veines le flot de la confiance retrouvée, son coeur s’apaise et ses mains cessent de se crisper sur les rênes. Le cheval n’est que vitesse et élan pur (…). Le sillage de l'oubli - Bruce MACHART

Les détails du livre

Le sillage de l'oubli

Auteur : Bruce MACHART
Traducteur : Marc Amfreville
Éditeur : Gallmeister
Prix : 10,50 €
Nombre de pages : 393
Parution : juin 2013

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Le sillage de l'oubli

22 mars 2016

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : Une constellation de phénomènes vitaux : vie, amour (et jalousie) en temps de guerre.

. . Caroline D.

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