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Le mur invisible : "huis-clos" émouvant

[Carozine dévore le roman Le mur invisible - Marlen HAUSHOFER]

26 Déc. 2017

Carozine lit le roman Le mur invisible - Marlen HAUSHOFER
En ce lendemain de Noël où le baobab qui aime pousser négligemment au creux de ma main semble vouloir prendre racine, pour cause de temps maussade et de fatigue chronique (oui, c’est marrant la fièvre des préparatifs étant retombée, je me sens un poil avachie), je me suis dit que j’allais tenter néanmoins de vous parler de ma dernière lecture en date : Le mur invisible, de Marlen Haushofer. Si l’intrigue va probablement vous rappeler le magistral navet que fut la série Under the dome, croyez-moi, rien dans ce roman n’a de commun avec la série. Si ce n’est un mur invisible. Soit. Mais c’est léger comme ressemblance, et c’est tant mieux (d’ailleurs, j’ai un peu honte d’associer indirectement la lamentable série à cette pépite littéraire). Allez, délaissez vos bottes en caoutchouc et venez vous blottir dans le canapé !

Aujourd’hui cinq novembre je commence mon récit. Je noterai tout, aussi exactement que possible. Pourtant je ne sais même pas si aujourd’hui est bien le cinq novembre. Au cours de l’hiver dernier quelques jours m’ont échappé. Je ne pourrais pas dire non plus quel jour de la semaine c’est. Mais je pense que cela n’a pas beaucoup d’importance. Je n’ai à ma disposition que quelques rares indications, car il ne m’était jamais venu à l’esprit d’écrire ce récit et il est à craindre que dans mon souvenir bien des choses ne se présentent autrement que je les ai vécues. Le mur invisible - Marlen HAUSHOFER

Le mur invisible : une femme seule au monde (ou presque)

Le mur invisible - Marlen HAUSHOFER [ed. Babel /Actes Sud]
Par une belle journée, notre narratrice (que je pourrais appeler Brünnhilde histoire de m’amuser), invitée pour quelques jours dans le chalet de repos de sa cousine, débarque en pleine forêt que l’on va supposer autrichienne. Rapidement délaissée par ses hôtes qui souhaitent faire un petit tour en ville, Brünnhilde (je n’ai pas résisté, faible d’esprit que je suis !) s’installe et vaque à ses occupations, en compagnie de Lynx, le chien de la maison, en attendant leur retour. Sauf que la nuit tombe… puis, le jour se lève, et aucun signe du couple. Vaguement inquiète, la narratrice chausse ses bottes et file à travers la forêt pour se rendre au village quand les aboiements d’un Lynx au museau ensanglanté l’arrêtent dans son élan. Et pour cause, un mur invisible (mais bien palpable) la coupe du reste du monde qui semble comme figé : à quelques mètres de là, elle aperçoit un homme en train de couper du bois, sauf que son bras levé dans les airs pour fendre la bûche ne redescend jamais.

Le tas qui s’était accumulé contre le mur m’empêchait de voir ce qui s’était passé de l’autre côté. Il est probable que les flots jaunes roulaient un peu plus lentement. Les fleuves grossiraient et emporteraient des maisons et des ponts. Ils enfonceraient les fenêtres et portes et arracheraient de leurs lits et de leurs chaises ces choses sans vie qui un jour avaient été des hommes. Et sur les larges bancs de sable resteraient étendus et sécheraient au soleil des hommes et des animaux de pierre parmi les cailloux et les rochers qui eux n’avaient jamais été autre chose que pierre. Le mur invisible - Marlen HAUSHOFER

Le mur invisible : un roman intrigant et intelligent

Le mur invisible - Marlen HAUSHOFER [ed. Babel /Actes Sud]
Et voilà qui, en quelques pages seulement, sonne le début de la nouvelle vie de notre héroïne qui tentera, tant bien que mal, de survivre, de s’adapter à cette nouvelle condition et à cette solitude forcée. Afin de ne pas perdre le fil des jours, elle notera dans un agenda les événements marquants de cette expérience déroutante, avant de la transcrire sur le papier, sans grand espoir d’être lue un jour… en revanche, dévorée par les souris, là, peut-être. Au fil des pages, nous suivons donc Brünnhilde et son acclimatation contrainte à ce nouvel environnement et aux animaux qu’elle recueille. Lentement, son ancien moi s’effrite devant les exigences de cette vie rythmée par le travail fermier, les intempéries et la peur. Marlen Haushofer mêle habilement les fils du passé et du présent, laissant son héroïne égrener librement ses souvenirs et les ponctuer de réflexions sur la condition humaine. Alors, oui, en refermant Le mur invisible, j’ai été un peu surprise d’avoir été absorbée par une intrigue où, fondamentalement, il ne se passe rien : planter des pommes de terre et des haricots, traire la vache Bella, se promener avec Lynx… mais ce serait franchement réducteur car Le mur invisible est tellement, mais alors tellement plus que du vide. Peut-être parce qu’en dehors de cette femme prisonnière d’un mur, Marlen Haushofer évoque d’abord une femme qui se libère des carcans qu’elle a créés pour se réapproprier sa personnalité, laisser de côté celle qu’elle fut et sur laquelle elle porte un regard froid, et apprivoiser la dépression qui rôdait déjà bien avant qu’un mur ne la contraigne à y faire face. Le mur invisible est un roman qui pousse à la réflexion, qui émeut et que, forcément, on souhaite partager.

Je ne cherchais plus un sens capable de me rendre la vie plus supportable. Une telle exigence me paraissait démesurée. Les hommes avaient joué leurs propres jeux qui s’étaient presque toujours mal terminés. De quoi aurais-je pu me plaindre ; j’étais une des leurs et il m’était impossible de les condamner, je les comprenais trop bien. Mieux valait ne plus penser aux hommes. Le grand jeu du soleil, de la lune et des étoiles, lui, semblait avoir réussi (…). Le mur invisible - Marlen HAUSHOFER

Les détails du livre

Le mur invisible

Auteur : Marlen HAUSHOFER
Traducteur : Liselotte BODO et Jacqueline CHAMBON
Éditeur : Babel /Actes Sud
Prix : 8,70 €
Nombre de pages : 352
Parution : avril 1992

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Le Mur invisible

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. 26 décembre 2017. Caroline D.