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La septième fonction du langage : thriller (?) loufoque parmi les sémiologues

[Carozine dévore le roman La septième fonction du langage - Laurent BINET]

2 Mars 2016

Carozine lit le roman La septième fonction du langage - Laurent BINET
Ami(e)s du grand n’importe quoi, du foutoir farfelu et de l’imagination débridée, bonjour ! Parmi ma liste (dense) au barbu ventripotent habillé de rouge, j’avais glissé un roman (« encore ?! » a demandé ma grand-mère, perplexe à l’idée de voir ma liste se réduire à une série de livres sur lesquels je bavais en librairie), mais pas n’importe lequel. Non, non. Un roman foutraque au possible qui me faisait de l’oeil depuis un petit bout de temps : La septième fonction du langage, de Laurent Binet. Et, ouf ! Merci Aspro ! (j’ai de ces références culturelles, tout de même… affligeant), le Père Noël a eu la riche idée de me l’offrir. Alors, oui, entre le jury du Livre de Poche, les lectures variées qui viennent régulièrement remplir ma boîte aux lettres, je n’avais pas eu le temps de me plonger entre les pages de La septième fonction du langage. C’est désormais chose faite, et je me suis diablement amusée en dévorant ce roman atypique, excentrique, un peu timbré, farfelu, je vais arrêter les synonymes et passer à la revue du livre, promis juré (pas) craché.

Je me demande s’il y avait déjà des « Vieux Campeur » partout dans le quartier.
Dans un quart d’heure, il sera mort.
Je suis sûr que la bouffe était bonne, rue des Blancs-Manteaux. J’imagine qu’on mange bien chez ces gens-là. Dans Mythologies, Roland Barthes décode les mythes contemporains érigés par la bourgeoisie à sa propre gloire et c’est avec ce livre qu’il est devenu vraiment célèbre ; en somme, d’une certaine manière, la bourgeoisie aura fait sa fortune. Mais c’était la petite bourgeoisie. Le grand bourgeois qui se met au service du peuple est un cas très particulier qui mérite analyse ; il faudra faire un article. Ce soir ? Pourquoi pas tout de suite ? Mais non, il doit d’abord trier ses diapos. La septième fonction du langage - Laurent BINET

La septième fonction du langage : Barthes et les sémiologues vs. un enquêteur déterminé

La septième fonction du langage - Laurent BINET [ed. Grasset]
Nous sommes le 25 février 1980 et Roland Barthes n’est pas encore mort. Quoique. Si ? Attendez. Voyons. Il marche tranquillement dans la rue en pensant à sa mère qui, elle, se trouve bien six pieds sous terre, mais également à ce cours qu’il donne au Collège de France et pendant lequel il parle de tout sauf de roman et, justement, du manque d’inspiration cruel dont il souffre pour pondre son dernier livre. Roland Barthes a 64 ans et il est écrit qu’il devra mourir dans les quinze prochaines minutes. Ou pas, d’ailleurs. Car, finalement, la camionnette un peu louche qui le renverse ne fera que partiellement le travail et Roland Barthes se retrouve alors dans un lit d’hôpital où une infirmière à l’accent de l’Est pourrait bien prendre le relais, à moins qu’un autre homme ne s’en charge ? Mais cela n’arrivera pas avant que l’inspecteur Jacques Bayard, des renseignements généraux, ne se pointe pour interroger le brillant cerveau qui, pour l’heure, n’a plus rien de brillant puisqu’il semble radoter sur des papiers dérobés. Plait-il ? C’est cela. Un faux médecin lui a volé ses papiers pendant qu’il était allongé sur le sol. Voilà qui met la puce à l’oreille de l’inspecteur Bayard. Et il n’en faut pas moins pour qu’il décide de mener l’enquête dans le milieu des universitaires sémiologues… auquel il ne comprendra pas grand-chose jusqu’à ce que ses pas le conduisent à Simon Herzog, petit Sherlock Holmes en herbe, qui s’amusera à décoder les paroles obscures que ces cerveaux obsédés par la sémiologie déversent sur un Bayard un peu perdu (car il aura bien tenter de se plonger dans un essai de Roland Barthes, mais il en sera sorti convaincu d’une seule chose : l’homme était proprement imbitable). Mais Roland Barthes n’aurait-il pas mis la main sur la sulfureuse septième fonction du langage ? Et le gigolo Hamed n’en serait-il pas le détenteur bien malgré lui ?

Cette intuition géniale, quasi incompréhensible pour ses contemporains (le cours a lieu en 1906), n’a rien perdu, un siècle plus tard, ni de sa puissance ni de son obscurité. De nombreux sémiologues ont depuis essayé de fournir des définitions à la fois plus claires et plus détaillées, mais ils se sont contredits les uns les autres (parfois sans s’en rendre compte eux-mêmes), ont tout embrouillé et n’ont finalement réussi qu’à allonger (et encore, à peine) la liste des systèmes de signes échappant à la langue : le code de la route, le code maritime international, les numéros d’autobus, les numéros de chambre d’hôtel, sont venus compléter les grades militaires, l’alphabet des sourds-muets et c’est à peu près tout.
Un peu maigre au regard de l’ambition initiale. La septième fonction du langage - Laurent BINET

La septième fonction du langage : enquête farfelue servant de décor à une imagination débridée

La septième fonction du langage - Laurent BINET [ed. Grasset]
Ah ! Votre esprit souffre d’avoir eu à défaire les noeuds de ce résumé ? Ne vous inquiétez pas, cela n’est rien en comparaison de ce qui vous attend entre les pages de La septième fonction du langage. Car Laurent Binet prend un malin plaisir à embrouiller les pistes, à passer au shaker les codes de la construction romanesque, à flirter avec les styles et les personnages, le tout dans un formidable bouillonnement culturel. De ce brassage lettré ressortent deux personnages attachants et charismatiques : Jacques Bayard, loin d’être aussi obtus qu’il ne le semble, et celui qui lui servira de compagnon d’infortune, de bras droit débrouillard, Simon Herzog. Tous deux sont travaillés avec joie et intelligence, chacun héritant d’une psychologie fouillée, d’une personnalité attirant la lumière. Mais La septième fonction du langage est, avant tout, une impressionnante galerie de personnages, de situations et de lieux : de Venise à Ithaca (entre autres), nous croisons Philippe Sollers et Julia Kristeva, John Searle et François Mitterand, Jack Lang, mais également Umberto Eco (à l’époque encore en vie) et BHL, Michel Foucault et Baudrillard (qui tente de faire ployer le Centre George Pompidou sous le poids des visiteurs)…

Rambaud et Burnier :
« 3 —Quelle « stipulation » verrouille, clôture, organise, agence l’économie de ta pragma comme l’occultation et/ou l’exploitation de ton ek-sistence ?
Français : Que faites-vous dans la vie ?
4 —J’expulse des petits bouts de code.
Français : Je suis dactylo. »

Ça le fait un peu rire quand même, mais il déteste ce qu’il perçoit intuitivement comme un principe d’intimidation verbale à son égard. Il sait bien pourtant que ce genre de livre ne s’adresse pas à lui, qu’il s’agit d’un livre pour intellos, pour que ces parasites d’intellos puissent rire entre eux. Se moquer d’eux-mêmes : suprême distinction. Bayard, qui n’est pas un imbécile, fait déjà un peu du Bourdieu sans le savoir. La septième fonction du langage - Laurent BINET

Oui, bon, vous me direz, réunir toute l’élite intellectuelle des années 80 dans un même roman n’est pas forcément signe d’excellence. Sauf que Laurent Binet s’en sort avec aisance, multipliant les digressions culturelles et plus anecdotiques, livrant une vision divertissante de l’élection de François Mitterand, jouant avec les théories intellectuelles, introduisant une société secrète aux pratiques pour le moins brutales (le Logos Club et son grand Protagoras), se riant des codes et mélangeant habilement les fils de la narration. De ce foisonnement érudit ressortent une critique et une vision acerbe des années 80 et de son intelligentsia (narcissique au possible), une interrogation sur le roman pervertissant la réalité (ou ne serait-ce pas plutôt le contraire ?) et sur l’importance du langage comme fondement du pouvoir politique… Honnêtement, je ne suis pas certaine de retenir de La septième fonction du langage autre chose que la maîtrise déjantée du romanesque de Laurent Binet, son culot, son imagination débridée à la hauteur de son érudition. Vous me direz, c’est déjà énorme, et je suis entièrement d’accord. Sans chercher plus loin que le bout de ce roman, j’ai bu du petit lait avec La septième fonction du langage, savourant les situations rocambolesques et les analyses saugrenues de James Bond (parmi tant d’autres !). La septième fonction du langage est un thriller (ou non) ébourifant qui m’a grandement divertie.

L’accent chantant résonne dans la grande salle, mais tout le monde a perçu la violence de l’attaque : sous son apparence débonnaire, Eco vient de souligner tranquillement les insuffisances du discours de Sollers en recréant à lui seul une discussion dont son adersaire n’a pas su poser les bases.
 « Ma, tout ça ne nous dit pas de quoi ça parle, no ? Je serai plus modeste que mon adversaire qui a tenté des interprétations très audacieuses et, je crois, pardonnez-moi, un peu fantaisistes, avec cette expression. Moi, je vais vous expliquer, si vous permettez (…) La septième fonction du langage - Laurent BINET

Les détails du livre

La septième fonction du langage

Auteur : Laurent BINET
Éditeur : Grasset
Prix : 22,00 €
Nombre de pages : 495
Parution : 19 août 2015

2 mars 2016

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : Comment s'en mettre plein les poches en Asie mutante : le développement personnel revisité sauce épicée.

. . Caroline D.

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