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La pitié dangereuse, ou l'impatience du coeur

[Critique du roman La pitié dangereuse - Stefan ZWEIG]

Depuis de nombreuses années, Caro(z)ine aime Stefan Zweig passionnément, pour ses analyses délicates de sentiments impalpables et, peut-être aussi, pour sa fin tragique mais si romantique (ce n'est tout de même pas donné à tout le monde de mourir, à l'autre bout du monde, dans les bras de son amante) ; mais, honte sur moi, La pitié dangereuse ou l'impatience du coeur manquait à mes lectures et il fallut une réédition (la maison Grasset semble s'être lancée dans cette longue tâche depuis quelques temps) pour attirer mon oeil comme un aimant, dans l'un des rayons de ma librairie préférée... Sans aller jusqu'à me poser la philosophique question de savoir si l'on achète un livre pour sa couverture, La pitié dangereuse atterrit sur mes étagères et, étrangement, sa lecture me rappela incroyablement un auteur hongrois que j'affectionne beaucoup : Sándor Márai, dont je vous parlerai un peu plus tard (mais il ne faudra pas être pressé) car son petit chef d'oeuvre que fut Les braises est inoubliable (mais je m'égare).

La pitié dangereuse : la pitié serait-elle de la lâcheté ?

La pitié dangereuse - Stefan ZWEIG [Ed. Grasset]
En 1913, dans une petite ville autrichienne de garnison, Anton Hofmiller, alors jeune officier de cavalerie, est invité dans le château du riche Kekesfalva ; l'alcool et la profusion de richesse aidant, notre jeune officier commet l'impair d'inviter à danser la jeune héritière de son hôte, causant son émoi, car elle est paralysée… se rendant compte de sa grossière erreur, Anton s'enfuit. Oscillant entre envie de réparer son erreur et conventions sociales, le jeune officier commettra faux pas sur faux pas, à cause de ce que Stefan Zweig appela l'impatience du coeur : notre empressement à nous débarrasser de ce désagréable sentiment que fait naître la souffrance d'autrui.
Ecrit à la veille de la Seconde guerre mondiale, La pitié dangereuse nous dévoile l'empire austro-hongrois peu avant sa chute, mais, comme toujours chez Stefan Zweig, l'aspect historique ne compte guère face à l'analyse psychanalytique de son héro qui plante le coeur de l'intrigue : jusqu'où ira notre maladroit par pitié ? Et ce sentiment de miséricorde chrétienne ne serait-il pas uniquement de la lâcheté face à la souffrance de la fille et du père ?
Mais c'est là ce qui caractérise la jeunesse ; chez elle, toute nouvelle expérience devient une exaltation dont elle ne peut se rassasier, une fois qu'elle l'a vécue. Une étrange transformation commença en moi dès que je découvris que cette sympathie pour la souffrance d'autrui était une force qui non seulement m'excitait d'une façon presque voluptueuse, mais qui avait sur d'autres une action bienfaisante. Depuis que j'avais laissé pénétrer en moi cette nouvelle aptitude à la pitié, il me semblait qu'une drogue était entrée dans mon sang, le rendait tout à coup plus violent, plus rouge, plus rapide, plus véhément.La pitié dangereuse - Stefan ZWEIG

La pitié dangereuse, un roman inexorable

La pitié dangereuse - Stefan ZWEIG [Les cahiers rouges]
Contée par un Anton Hofmiller devenu âgé et s'étant échappé de ses responsabilités pour se lancer à bâtons rompus dans une brillante carrière militaire, La pitié dangereuse est la tragique histoire d'un amour déchirant porté par une jeune fille romantique et protégée du monde (mais non de la souffrance) au seul homme ayant commis l'impair de se montrer un peu trop prévenant pour effacer le souvenir d'une maladresse publique. Stefan Zweig tend ainsi inexorablement vers le dénouement prévisible et inéluctable, laissant son personnage se débattre entre sa pitié, les exigences d'un père transi à l'idée de perdre sa pupille, l'amour d'une jeune femme qui n'a jamais été courtisée (et confond certains sentiments pour d'autres) et les rancœurs de sa garnison.
La pitié dangereuse est, certes, un grand roman, toutefois, je lui ai largement préféré les œuvres plus courtes de Stefan Zweig, comme Le joueur d'échecs ou encore 24 heures de la vie d'une femme, qui sont plus rythmés et ne présentent pas sous de nombreuses lumières différentes un seul et même sentiment, ce qui a tendance, à mon goût, à rendre La pitié dangereuse moins captivant. La pitié dangereuse ou l'impatience du coeur n'en reste pas moins un roman très beau et émouvant.
Comme la colère non seulement rend méchant, mais en outre aiguise le regard, je ne pu m'empêcher de constater avec une certaine satisfaction combien ses jambes, avec ses chaussettes avachies, étaient courtes, son ventre flasque ; pour lui montrer à mon tour le peu de cas que je faisais de sa personne, je plaçai le siège de façon à lui tourner le dos en partie.La pitié dangereuse - Stefan ZWEIG

La pitié dangereuse

Auteur : Stefan ZWEIG
Editeur : Le Livre de Poche
Prix : 7.22 €
Pages : 504
Parution : 16 mai 2012.


La Pitié
dangereuse

7 janvier 2011

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Lecture & Bouquins . . Caroline DEBLAIS.