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La part des flammes : incandescent et mélodieux

[Carozine dévore le roman La part des flammes - Gaëlle NOHANT]

19 Mai 2016

Carozine lit le roman La part des flammes - Gaëlle NOHANT
En ce début de mois de mai picoré de ponts et longs week-ends, je profite d’un instant pour m’atteler à la chronique dédiée à la première lecture de la sélection (du mois de mai, donc) pour le Jury Le Livre de Poche Littérature (bon… ceux qui me lisent régulièrement et ont l’esprit alerte auront remarqué qu’il y a un léger souci : je ne vous ai pas franchement parlé de la suite de la sélection du mois d’avril. Oui. Normal. Je n’ai pas du tout aimé et je traîne les pieds pour pondre mon avis sur les deux autres romans de la sélection d’avril. Il peut être particulièrement pesant d’endosser le rôle de ronchon, de peine-à-jouir, de rabat-joie mal lunée ! Si, si. Enfin bref, je ne suis pas motivée.) Donc, je disais que nous entamons la sélection du mois de mai Le Livre de Poche avec un roman que j’ai beaucoup apprécié : La part des flammes, de Gaëlle Nohant. Qui est un roman qui, manifestement, m’était destiné : après un refus par le service de presse, le voilà qui arrive dans ma boîte aux lettres sans que je m’y attende. Si ce n’est pas beau !(Et j'ai même envie de dire "et toc" à la truie qui a osé m'envoyer paître ! Tiens. Dans les dents. Non ? Bon.)

Le Tout-Paris défilait pour acheter une babiole à ces commerçantes du Gotha. Et Gabriel avait songé tout haut que cette carte de visite ne serait pas de trop pour sa bien-aimée. Un pas de plus vers la respectabilité, si longue à venir dans un milieu qui fermait les yeux sur bien des scandales privés ou politiques, mais se montrait sans pitié envers les jeunes filles soupçonnées d’avoir déchu. Nul n’était besoin d’établir la preuve du forfait, le soupçon tenait lieu de marque au fer rouge que la plus fine dentelle, la broderie la plus ouvragée, la plus étincelante parure de diamants d’une comtesse chrétiennement mariée ne pourraient jamais cacher. La part des flammes - Gaëlle NOHANT

La part des flammes : une duchesse entravée et deux oiseaux blessés qu’elle recueille

La part des flammes - Gaëlle NOHANT [ed. Le Livre de Poche]
Nous sommes en 1897. La comtesse Violaine de Raezal, dont le mari n’est plus de ce monde pour faire taire les commérages bruissant autour d’elle, se fait annoncer à la marquise de Fontenilles : elle aimerait obtenir un poste de vendeuse au célèbre et très couru Bazar de la Charité. Cependant, la marquise ne l’entend pas de cette oreille et n’est décidément pas prête à ouvrir la porte des « loups de Saint Germain » à cette comtesse dont on parle un peu trop du passé douteux. Suite à ce refus, Violaine de Raezal dirige ses pas vers un sanatorium pour tuberculeux, où elle fait la rencontre de la surprenante et charismatique duchesse d’Alençon, petite soeur de Sissi. Cette dernière la prend sous son aile et lui ouvre résolument les portes du Bazar de la Charité, à ses côtés. À quelques rues de là, Constance d’Estingel éveille bien des tourments chez sa mère pourtant peu concernée par cette enfant qu’elle n’a jamais pu comprendre et dont elle s’est débarrassée auprès des dominicaines. Constance d’Estingel vient d’envoyer paître son fiancé, le ténébreux Laszlo de Nérac, issu de la noblesse hongroise. Pire. Elle souhaite entrer au couvent. C’est sans compter la marquise de Fontenilles, amie de la famille, qui propose un divertissement pieux : le Bazard de la Charité. Justement, il reste une place au comptoir de la duchesse d’Alençon. Tout ce petit monde se retrouve donc dans un immense hangar… rapidement dévoré par les flammes. Dans la panique, Constance d’Estingel perd la main de celle qui est devenue une amie en seulement quelques jours (d’autant que cela contrarie grandement ses parents) : Violaine de Raezal. Et qu’en est-il de la duchesse d’Alençon, que l’on a vu retourner vers les flammes mais que la rumeur persiste à déclarer sauve ?

Trébuchant dans le bas de sa robe, la femme s’écroula lourdement sur le trottoir. Louis Gaugnard, qui l’avait reconnue, se précipita pour la relever.
—Madame la comtesse, êtes-vous blessée ?
En guise de réponse, celle-ci leva la tête, les yeux agrandis d’effroi, vers le toit du Bazar. Le cocher, les piqueurs et quelques commerçants du coin regardaient dans la même direction, hypnotisés.
Le toit du Bazar de la Charité flambait sous leurs yeux, avec la rapidité d’un paquet d’allumettes. Les portes d’entrée du hangar s’ouvrirent à la volée pour vomir sur l’asphalte un magma d’êtres humains défigurés par la peur qui exhalaient un parfum puissant de chair brûlée. À l’intérieur, la clameur enflait, effrayante. Ils comprirent que le temps était compté. La part des flammes - Gaëlle NOHANT

La part des flammes : un roman enfiévré et envoûtant

La part des flammes - Gaëlle NOHANT
D’une belle écriture mélodieuse à la saisissante puissance évocatrice, Gaëlle Nohant nous emporte dans le tourbillon du Tout-Paris du XIXe siècle. Sautillant d’un personnage à l’autre, elle nous offre une représentation détaillée et travaillée de ses trois héroïnes, ainsi qu’un panorama magistral de cette ville et de ses habitants, issus de classes sociales et d’univers différents. Grâce à cette technique, Gaëlle Nohant nous livre de magnifiques portraits de femmes, entre liberté, rébellion contre les carcans imposés par les proches ou leur rang, aliénation dans le rôle qui leur a été attribué (« il s’agissait de les rendre dociles au rôle que leur assignait la société, et de discipliner les secousses sismiques de leur corps par la maternité et une sexualité rigoureusement contrôlée »). Ces trois femmes masquent derrière des apparences lissées des blessures intimes que Gaëlle Nohant nous dévoile en empruntant mille chemins de traverse, papillonnant au gré de son intrigue, de ses personnages (pas si) secondaires, de ce Paris flamboyant dont l’hypocrisie, la fourberie, les bassesses et vilénies, mais également le courage et la loyauté se trouvent brutalement exposés, par un vulgaire incendie. Ce petit élément perturbateur va faire dérailler le train des existences enfouies dans leurs secrets : les flammes ont dévoilé la nature profonde du Tout-Paris ; les destins s’en voient imperceptiblement modifiés et les trajectoires convergent inexorablement, apportant également dans leurs bagages un vent frais et impertinent en provenance d’Amérique. La part des flammes est un roman envoûtant, racé (et incroyablement riche !), qui sous une patte gantée de velours, assène quelques vérités sur la condition des femmes et la difficulté de se libérer des dictats de notre bonne société. Vision passionnante de cette époque révolue, La part des flammes est une fresque somptueuse et harmonieuse, une pépite que j’ai été émue et ravie de découvrir : un roman-feuilleton diablement bien documenté, sans jamais que cela ne vienne entraver le fil de l’histoire, mais, au contraire, souligner les caractères. Un joli coup de coeur follement romanesque, et le premier de cette aventure pour le jury Le Livre de Poche.

Elle avait vu partir, puis revenir ces princesses flamboyantes qu’étaient ces soeurs. Elle les avait vues se réfugier à l’abri de la famille, assisté à ces retours qui sonnaient comme autant de défaites. Elles repartaient ensuite vers ces vies d’épouses où leur fantaisie s’épuisait comme l’or d’une rivière pris dans le tamis des hommes. Elle avait espéré échapper à leur sort, se sentant destinée à être emportée par un amour qui la garderait dans sa main, précieusement enclose. Mais elle n’avait pas réussi à rester dans cette main, à s’y rassurer, s’y consoler. Elle n’avait jamais été la gentille épouse acceptant les tutelles avec gratitude. La part des flammes - Gaëlle NOHANT

Les détails du livre

La part des flammes

Auteur : Gaëlle NOHANT
Éditeur : Le Livre de Poche
Prix : 8,60 €
Nombre de pages : 552
Parution : 9 mars 2016

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La Part des flammes

19 mai 2016

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : Daddy Love : l’Horreur a un nom… celui de Joyce Carol Oates.

. . Caroline D.

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