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La dame du manoir de Wildfell Hall... austère mais beau

[Critique du roman La dame du manoir de Wildfell Hall - Anne BRONTË]

22 Fév. 2013

La fratrie Brontë m'a toujours fortement intriguée : dominées par un frère de génie mais happé par le gouffre de la dépression, les trois soeurs ont puisé dans leurs jeux et dans ce frère à l'incroyable talent, mais passé sous silence, une matière dense pour des romans d'une fulgurante beauté. Jusqu'à présent, je n'avais rien lu de la petite dernière, Anne Brontë. C'est désormais chose faite avec La dame du manoir de Wildfell Hall, son deuxième (et dernier si je ne m'abuse) roman. Loin de la puissance romantique du Jane Eyre de Charlotte ou de la fluidité romanesque des Hauts de Hurlevent de Emily, La dame du manoir de Wildfell Hall laisse transparaître chez Anne Brontë un tempérament lucide, terriblement sage et pieux... qui se demande comment un frère si doué (eh oui ! Branwell est présent dans La dame du manoir de Wildfell Hall sous les traits névrosés de Mister Huntington) a pu autant gâcher sa vie et cherche un sens à toute chose. La dame du manoir de Wildfell Hall nous plonge dans une époque désuète où la réputation d'une femme tenait à bien peu de choses.

Presque au sommet de la colline, à deux miles environ de Linden-Carr, se dresse Wildfell Hall, un château de l'époque élisabéthaine, d'aspect plutôt délabré : les murs de pierre grise sont, sans doute, pittoresques et vénérables, mais il doit y faire glacial ; les lourds meneaux de pierre, les fenêtres à vitraux sertis de plomb et les soupiraux rongés par les intempéries sont à peine protégés par de maigres pins d'Ecosse qui semblent aussi raides et lugubres que le manoir lui-même. La dame du manoir de Wildfell Hall - Anne BRONTË

La dame du manoir de Wildfell Hall : de la dévotion, un soupçon de mystère et une bonne dose de rébellion

La dame du manoir de Wildfell Hall - Anne BRONTË [Ed. Archipoche]
Il était une fois un charmant et paisible village de la campagne britannique où les habitants n'ont, nécessairement, rien de mieux à faire pour occuper le temps que d'espionner la vie de leurs voisins. Fort heureusement pour leurs moroses soirées hivernales, par un glacial matin, une messagère aux boucles encadrant un visage poupin vient apporter une sublime nouvelle : depuis quelques jours, le manoir délabré et lugubre de Wildfell Hall, déserté depuis la mort de sa précédente propriétaire, est occupé par une locataire portant le deuil et accompagnée d'un ravissant garçonnet. Mieux encore ! La belle locataire se drape dans une nappe de mystère, reste très (trop ?) évasive sur son passé, peint des natures mortes qu'elle signe d'un faux nom et dont elle modifie la localisation, possède des idées bien arrêtées et fort surprenantes sur la manière d'éduquer son petit garçon (pensez donc, elle refuse de lui donner du whisky ! si ce n'est pas une honte)… en somme, Mrs. Helen Graham présente tous les avantages de futures soirées égayées par les ragots que les habitants pourront faire tourner autour de cette mystérieuse femme, débarquant de nulle part. La plus enfiévrée dans ces tentatives de ternir la réputation de la dame du manoir de Wildfell Hall est la diabolique Eliza Millward, promise de Mister Gilbert Markham… qui, tombé sous le charme de la séduisante et mystérieuse Helen, laissera la pauvre Eliza choir telle une vieille chaussette mal odorante. Mais où diable se trouve la vérité ? La fumée des ragots exportés par Miss Millward sont-ils nourris par le feu de la luxure ? Mrs Helen Graham entretient-elle des relations plutôt inappropriées avec son propriétaire, Mister Lawrence ?

Mais tu peux me croire… Jane Wilson l'a vue. Elle a accompagné sa mère, qui, évidemment, dès qu'elle eut entendu qu'une étrangère s'installait dans le voisinage, s'est précipitée et l'a ensevelie sous une pluie de questions. Elle s'appelle Mrs Graham et porte le deuil, non pas les grands voiles de veuve, un deuil plus simple ; elles disent qu'elle est très jeune, qu'elle n'a pas plus de vingt-cinq à vingt-six ans et est très réservée. Elles ont cherché par tous les moyens à savoir qui elle est et d'où elle vient, mais ni les questions directes et opiniâtres de Mrs Wilson ni les manoeuvres habiles de Miss Wilson n'ont amené une réponse précise, ni meêm une réponse vague, qui aurait pu satisfaire per curiosité et jeter un peu de lumière sur le passé ou les relations de cette dame. Elle a été à peine polie et visiblement pressée de les voir à nouveau franchir le seuil. La dame du manoir de Wildfell Hall - Anne BRONTË

La dame du manoir de Wildfell Hall : plus de réflexion que de suspens haletant

La dame du manoir de Wildfell Hall, également intitulé La recluse de Wildfell Hall [Ed. Pingouin]
Que de questions soulevées par Anne Brontë, me direz-vous ! Certes. Toutefois, si Anne Brontë répond à chacune d'elle en nous livrant le journal intime de Mrs. Helen Graham, ce n'est pas tant pour assouvir ce suspens insoutenable que pour nous livrer ses réflexions sur la société… et ce n'est pas vraiment glorieux. Qu'il s'agisse des hommes ou des mères aveugles, rien ne résiste au regard acéré de la cadette Brontë. La dame du manoir de Wildfell Hall dissèque chaque parcelle de cette société britannique où l'on sent les frémissements du changement mais s'attaque plus particulièrement au sort réservé aux femmes. Entre des tuteurs et des mères désirant assurer la fortune et le renom de leurs pupilles, la vie des femmes décrite par Anne Brontë est loin d'être reluisante… et rejoint en cela la position de Jane Austen, notamment dans son Orgueil et Préjugé. Poussées au mariage sous peine de se voir attribuer la désagréable étiquette de vieille fille (ou pire d'entendre leur mère répéter à quel point elles ont ruiné sa vie), les femmes de La dame du manoir de Wildfell Hall réagissent chacune à leur manière : Millicent supporte en se taisant et en perdant sa gaieté les frasques d'un mari aimant un peu trop l'alcool ; Annabella prend le parti de se moquer des bienséances et de chercher ailleurs ce que son mari, choisi pour son titre, ne lui a jamais apporté ; et Helen subit un mari amateur de femmes et de liqueur, en tentant de lui imposer sa vision pieuse de la vie en oscillant constamment entre rébellion et abnégation. Mrs. Helen Graham est un personnage romanesque plutôt réfrigérant et l'on se demande parfois comment elle peut attiser à ce point les flammes de ses soupirants mais le roman d'Anne Brontë n'en est pas moins intense. La dame du manoir de Wildfell Hall nous dévoile la dernière personnalité de cette famille si incroyable et c'est terriblement fascinant de voir à quel point les trois soeurs ne se ressemblent pas !

Je ne sais comment te raconter cela, écrit-elle, je ne suis même plus capable de penser clairement. Pour ne rien te cacher, Helen, l'idée seule me fait peur. Si je dois épouser Mister Hattersley, il faudrait que j'apprenne à l'aimer ; j'essaye de toutes mes forces, mais le résultat est assez décevant ; plus il est loin de moi, plus je le trouve sympathique… n'est-ce pas un symptôme inquiétant ? Ses manières brusques et son ton autoritaire me font peur. Tu me demanderas sans doute pourquoi j'ai accepté de l'épouser ? En réalité, j'ai dû dire "oui" sans m'en rendre compte ; maman me dit que j'ai accepté sa proposition et lui l'affirme également. Je ne voulais pas lui opposer un refus pur et simple, car je craignais de fâcher maman, qui désire que ce mariage se fasse. La dame du manoir de Wildfell Hall - Anne BRONTË

Les détails du livre

La dame du manoir de Wildfell Hall

Auteur : Anne BRONTË
Editeur : Archipoche
Prix : 6.27 €
Nombre de pages : 600
Parution : 5 septembre 2012.

22 février 2013

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : La tristesse du Samouraï : un katana ; un pêché capital et des vies détruites

. . Caroline D.

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