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L'Heure de Plomb : le nature writing prend (une nouvelle fois) le pouvoir

[Carozine découvre le roman L'Heure de Plomb - Bruce HOLBERT]

Carozine lit le roman L'Heure de Plomb - Bruce HOLBERT
« C’est l’Heure de Plomb —
Dont on se souvient si on y survit,
Comme les gens qui Gèlent se rappellent la Neige —
D’abord —le Froid — puis
l’Engourdissement — puis l’abandon —».

C’est beau, hein ? 
Oui.
Normal, en même temps.
C’est du Emily Dickinson.
Donc bon. D’un coup, ça élève mon introduction. Ça époustoufle. Et pas à la façon d’un Jésus Christ empaillé. Non, non. Là, on s’émerveille devant une telle culture littéraire, on se congratule de tomber sur un blog pareil. Oui sauf que bon. Je n’ai pas eu à le chercher bien loin, ce petit extrait des Poésies complètes, puisqu’il fait partie des premières pages du roman de Bruce Holbert qui est donc notre sujet du jour, bonjour ! : L’Heure de Plomb. Logique, vous me direz. Avec Emily Dickinson en introduction, ça pouvait difficilement être l’Heure de la Sieste ou des Ravioli farcis. Cette lecture s’inscrit, une nouvelle fois, dans le cadre du Challenge 10 ans Gallmeister, qui m’aura fait découvrir de jolies merveilles (dont le formidable roman de Bruce Machart : Le sillage de l’oubli). L’Heure de Plomb s’ajoute à la liste pour un moment intense et vibrant sur les terres américaines.

Linda Jefferson était un cliché vivant et elle le savait. Âgée de vingt-quatre ans, maîtresse d’école et veuve, elle enfila un pull-over sur son corsage, puis la veste de cavalier doublée en peau de mouton qui avait appartenu à son mari. Il était mort l’année précédente, et sa disparition avait marqué pour elle le début d’une saison triste et inexorable. Elle la traversait comme l’animal stupide qui gratte sous la neige à la recherche des vestiges de l’été, sans comprendre l’hiver, ni même essayer, le subissant tout simplement. L’absence était sans fin et sans raison... L'Heure de Plomb - Bruce HOLBERT

L'Heure de Plomb : deux jumeaux pour une seule vie

L'Heure de Plomb - Bruce HOLBERT [ed. Gallmeister]
Hiver 1918. Pendant que les Romanov se font décapiter par la révolution russe, que la grippe espagnole fait des ravages ou que le traité de Versailles se signe presque paisiblement, l’État de Washington s’apprête à vivre la pire tempête de son histoire. Dans sa salle de classe, Linda Jefferson, jeune veuve (et, accessoirement, institutrice), observe les deux jumeaux qui terminent leurs devoirs : Luke et Matt Lawson. Le soleil sombre dans les collines et la jeune femme les renvoie chez eux avant que la nuit ne devienne ténèbres. Seulement avec l’obscurité tombe également un blizzard de tous les diables. Les températures chutent en l’espace de quelques secondes, enfermant les jumeaux dans un enfer de glace. Ne voyant pas ses enfants revenir, Lawson père s’aventure dans la tempête à leur recherche. Et tandis qu’elle observe les bourrasques de neige, Linda Jefferson aperçoit la silhouette glacée du cheval des jumeaux. Aussitôt, elle brave le froid et part à la poursuite des jumeaux. Elle les retrouve, transis, et les ramène dans la salle de classe, tentant de les réchauffer de son corps. Seul Matt Lawson survivra. Son père ayant également disparu, à seulement quatorze ans, il se retrouve à la tête de la ferme familiale, à devoir s’occuper des récoltes, des bêtes et d’une mère devenue son propre fantôme. À ses heures perdues, Matt Lawson écume les sentiers et les villes à la recherche de son père. Il fait ainsi la rencontre de Wendy Miller, fille d’épicier.

En été, le ciel maintenu en place par les hautes pressions ressemblait à un drap d’azur pendant des semaines d’affilée, plus profond que n’importe quel lac ou n’importe quelle mer, seulement souillé de temps à autre par le nuage de poussière que soulevait une charrue, ou les volutes cendreuses d’un feu de broussailles. L’automne commençait en douceur, avec des cirrus et des cieux de velours côtelé qui flirtaient avec les rayons du soleil, les rafraîchissaient et les décoloraient. L'Heure de Plomb - Bruce HOLBERT

L'Heure de Plomb : la violence de l’Amérique faite homme

L'Heure de Plomb - Bruce HOLBERT [ed. Gallmeister]
On pourrait penser que je vous ai résumé l’intégralité du roman. Mais nenni. Il ne s’agit là, finalement, que des cinquante premières pages. Le reste, je vous laisse le découvrir à la lumière de l’écriture mélodieuse, fluide et poétique (malgré des métaphores d’une singulière violence, comme celle du coucher de soleil avant la tempête, dont le violet ressemble tout de même à du « sang qui giclerait d’une veine sectionnée ». C’est une façon de voir les choses, dirons-nous.) de Bruce Holbert. L’Heure de Plomb nous transporte dans les pas de Matt Lawson qui apprendra la vie, à la dure… son chemin croisera celui de Wendy, d’un prêcheur fou, d’un mécanicien ou même d’un vieux fermier, et restera inextricablement lié à celui de Linda Jefferson. Mais, à travers les pages de L’Heure de Plomb, c’est l’Amérique profonde qui palpite, avec la violence de sa nature et de ses hommes. Dans ces paysages à couper le souffle, les hommes luttent pour survivre, pour tracer leur voie ; ils se télescopent, se blessent, souffrent et vivent (ou non). Bruce Holbert évoque cette Amérique qui s’est construite à la force des bras, et où la rudesse des hommes semble faire écho à celle de la nature. Et, pourtant, L’Heure de Plomb, bien que follement tragique, reste profondément optimiste, avec sa vision propre de la rédemption et du bonheur. C’est dense, bien mené, parfois dérangeant, et puissant. Et, enfin, L’Heure de Plomb nous livre une autre facette du nature writing : loin de la contemplation de paysages beaux à pleurer, on se confronte ici à la dureté, à la force et à la rudesse d’une nature qui peut donner autant qu’elle peut reprendre. Et si l’on a parfois du mal à s’attacher à Matt Lawson, géant inquiet à la poursuite de ses démons (et beaucoup plus complexe que la première partie du livre ne le laisse entrevoir), il n’en reste pas moins le héros d’une fresque âpre et poignante, où les âmes et les corps se mettent à nu.

Il laissa son esprit se dévider une fois de plus, dans l’attente de vérités qui, il en eut soudain le sentiment, lui étaient devenues nécessaires. Flottant au-dessous de lui, la ville n’était que lumières et mouvement. Les sabots des chevaux éclaboussaient les rues humides et des enfants sortaient en courant de la lueur des maisons ou s’y précipitaient comme des oiseaux dans le ciel de l’aube. L'Heure de Plomb - Bruce HOLBERT

Les détails du livre

L'Heure de Plomb

Auteur : Bruce HOLBERT
Traducteur : François HAPPE
Éditeur : Gallmeister
Prix : 24 €
Nombre de pages : 368
Parution : 1 septembre 2016

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L'heure de plomb

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : La valse des arbres et du ciel : Van Gogh sous une nouvelle facette.

2 décembre 2016

. . Caroline D.

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