En haut !

Dépoussiérez vos classiques ! Ethan Frome et l’éternel choix du devoir

[Carozine dévore le roman Ethan Frome - Edith WHARTON - nouvelle traduction de Julie WOLKENSTEIN]

19 Mars 2017

Carozine lit le roman Ethan Frome - Edith WHARTON
En ce dimanche, je reprends ma rubrique « Dépoussiérez vos classiques ! ». De toute façon, il fait gris, il n’y a donc pas grand-chose de mieux à faire que d’aller fouiner dans le grenier de grand-mamie ou d’aller déloger le roman qui sert à caler la commode depuis bien trop longtemps. Donc aujourd’hui, on s’intéresse au cas du roman Ethan Frome, petite pépite parmi les oeuvres d'Edith Wharton (oui, aux côtés de Chez les heureux du monde. Dans un autre registre. Mais tout de même une pépite. Alors, heureux ?!). Bon, évidemment, au lieu de vous plonger dans Ethan Frome, vous pourriez préparer une pâte à chou trop collante. Ou repeindre le plafond qui vous attend depuis votre emménagement. Ou acheter une bibliothèque (et l’installer) au lieu d’empiler les livres fraîchement lus en une pile branlante, remake de la tour de Pise. Oui. Vous pourriez. Mais vous passeriez à côté de cette merveille de la littérature américaine qu’est Ethan Frome. Et, si vous ne connaissez pas encore Edith Wharton, c’est un excellent moyen de découvrir cette auteure magistrale.

Je tiens cette histoire de plusieurs sources, qui m’en ont chacune raconté des fragments, et, comme il arrive généralement dans ces cas-là, c’était chaque fois une histoire différente.
Si vous connaissez Starkfield, Massachusetts, vous connaissez le bureau de poste. Si vous connaissez le bureau de poste, vous avez sûrement vu Ethan Frome y arriver dans son buggy, lâcher les rênes sur l’échine tordue de son cheval bai et traverser en se traînant le trottoir de briques jusqu’à la colonnade blanche : et vous avez sûrement cherché à savoir qui il était. Ethan Frome - Edith WHARTON

Ethan Frome : un pauvre bougre, une scierie et une femme acariâtre

Ethan Frome - Edith WHARTON [ed. P.O.L]
Tout juste muté à Starkfield, petite commune du Massachusetts, notre narrateur se retrouve contraint, par une effroyable tempête de neige, de passer la nuit chez le taciturne Ethan Frome… l’homme, qui, justement, avait éveillé sa curiosité par sa silhouette dégingandée semblant porter le poids du monde sur les épaules, son épouvantable balafre sur le visage et cet air morne que même une vie de pauvreté n’expliquait pas. Ayant glané des bribes de rumeurs de-ci de-là sur Ethan Frome, le narrateur ne sait finalement pas grand-chose de cet homme qui a hérité de la scierie et de la ferme familiale à la mort de son père (puis, de sa mère, cela va de soi). Alors par cette soirée où la neige tombe furieusement sur les paysages glacés de Starkfield, notre narrateur pénètre dans l’intimité de la vétuste demeure des Frome, découvre leur misère noire mais, surtout, le secret du visage d’Ethan Frome. Ou du moins, il en romance l’histoire. Et tout commence quand, vingt-cinq ans plus tôt, peu de temps après son mariage avec Zenobia, la santé de celle-ci se délite et pousse le couple à faire appel à l’aide d’une cousine de la famille, la fraîche et pimpante Mattie Silver.

Ethan Frome conduisait en silence, tenant sans les serrer les rênes de sa main gauche, et son profil mat et balafré, sous la visière de sa casquette qui lui faisait comme un casque, se détachait sur les congères comme une médaille de bronze figurant un héros antique. Il ne tournait jamais son visage dans ma direction et ne répondait que par monosyllabes à mes questions ou aux petites plaisanteries que je me hasardais à lancer. Il semblait faire partie intégrante de ce paysage muet et mélancolique, il semblait l’incarnation même de ces surfaces misérables et gelées : toute chaleur, tout sentiment enterrés bien profond au-dessous (…) Ethan Frome - Edith WHARTON

Ethan Frome : un roman flamboyant et tragique

Ethan Frome - Edith WHARTON [ed. P.O.L]
J’ai retrouvé avec un immense plaisir l’écriture fluide d'Edith Wharton et le charme indéniable de sa plume. Les années ont passé depuis que j’ai lu Chez les heureux du monde et Le temps de l’innocence, et pourtant, le plaisir est intact. Les romans d’Edith Wharton ont cette espèce de tension qui sourde à chaque page, et Ethan Frome n’échappe pas à la règle. On attend le drame. On le soupçonne. Et on se laisse surprendre avec plaisir. Car Edith Wharton a l’art et la manière d’être là où on l’attend, tout en déviant du chemin. Oui, on se doute que le drame poindra le bout de son nez, la balafre s’étalant sur le visage d’Ethan Frome l’atteste suffisamment. Mais les motivations, elles, nous échappent. De même que le dénouement. On prend plaisir à plonger dans l’histoire imaginée par le narrateur et dont on sent qu’elle s’entremêle à la vérité. (Construction romanesque admirable s'il en est, soit dit en passant, d'ailleurs.) On y découvre un Ethan Frome fringant, jeune et désespérément amoureux de cette jeune cousine qui lui donne un vivace et fugace aperçu de ce que pourrait être une vie maritale heureuse, s’il n’était pas lié à la taciturne, revêche et souffreteuse Zenobia, dont le caractère épouse la silhouette d’épouvantail de malheur. Qui annihile lentement mais inexorablement les espoirs d’une vie meilleure. Tous les ingrédients du roman classique sont présents, savamment agencés et parfaitement maîtrisés, dont, oui, le célèbre dilemme entre raison et sentiments. Mais tout, chez Edith Wharton, est décuplé : le froid saisissant de ces paysages hivernaux ; les non-dits qui détruisent ; le destin qui s’emballe. Ethan Frome est forcément tragique, car tous les grands romans le sont. Et il vous bouleversera, car tous les romans inoubliables le font. Ethan Frome est un classique qui mérite d’être placé sous les projecteurs. Au même titre que les autres oeuvres de cette grande écrivaine qu’est Edith Wharton. Ethan Frome est implacable et, oui, éblouissant.

Le village était enseveli sous soixante centimètres de neige, et des congères s’amoncelaient aux carrefours battus par les vents. Dans le ciel couleur fer, les étoiles de la Grande Ourse pendaient comme des stalactites et Orion brillait d’un éclat froid. La lune s’était couchée, mais la nuit était si claire que les blanches façades des maisons, au milieu des ormes, paraissaient grises sur ce fond enneigé, taché de noir par des massifs de buissons, et les fenêtres du sous-sol de l’église répandaient de larges rais de lumière jaune, qui s’allongeaient à l’infini sur le sol ondoyant. Ethan Frome - Edith WHARTON

Les détails du livre

Ethan Frome

Auteur : Edith WHARTON
Traducteur : Julie WOLKENSTEIN
Éditeur : P.O.L
Prix : 7,90 €
Nombre de pages : 224
Parution : 6 mars 2014

Acheter le livre


Ethan Frome

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : Version officielle : la paranoïa faite art.

. 19 mars 2017. Caroline D.