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Esprit d'hiver : le calme avant la tempête

[Carozine se délecte avec Esprit d'hiver - Laura KASISCHKE]

2 Jan. 2014

Pour fêter ce début d’année quelque peu pluvieux, il n’y a rien de mieux qu’un bon livre, mais pas n’importe lequel, non non, l’un de ceux qui vous harponne dès les premières pages et vous laisse pantelante et interloquée au moment du point final. Parmi la sélection reçue à Noël figurait Esprit d’hiver de Laura Kasischke, que je ne connaissais absolument pas (oui, je sais, à force de m'occuper des auteurs qui gisent six pieds sous terre, j'en oublie fréquemment nos contemporains bien vivants et souvent prolifiques) et qui a relevé le défi de cette lecture de début d’année. Avec Esprit d’hiver, l’année 2014 s’ouvre sur de magnifiques cieux littéraires ! Et si vous n’êtes pas avachi(e) sur votre canapé, le ventre gonflé par les festivités de ces derniers jours, il ne vous reste plus qu’à découvrir l’univers particulier de Laura Kasischke. En attendant, j'en profite pour vous souhaiter une très belle année 2014 (ce qui sera sous peu fait en dessin, dès que je me serai motivée) et que vos voeux se réalisent (oui, je suis d'humeur généreuse en cette radieuse matinée).

Ce matin-là, elle se réveilla tard et aussitôt, elle sut :
Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux.
C’était dans un rêve, pensa Holly, que cette bribe d’information lui avait été suggérée, tel un aperçu de vérité qu’elle avait porté en elle pendant -combien de temps au juste ?
Treize ans ?
Treize ans !
Elle avait su cela depuis treize ans, et en même temps elle l’avait ignoré - c’est du moins ce qu’il lui semblait, dans son état de demi-veille, en ce matin de Noël. Elle se leva du lit et s’engagea dans le couloir en direction de la chambre de sa fille, pressée de voir qu’elle était là, encore endormie, parfaitement en sécurité. Oui, elle était là, Tatiana, un bras blanc passé sur un couvre-lit pâle. Les cheveux bruns répandus sur l’oreiller. Si immobile qu’on aurait dit une peinture. Si paisible qu’on aurait pu la croire… Esprit d'hiver - Laura KASISCHKE

Esprit d’hiver : les relations mère-fille passées au crible

Esprit d'hiver - Laura KASISCHKE [Ed. Chrisitan Bourgois]
Par un matin de Noël, Holly se réveille avec une sourde angoisse et une phrase lancinante ancrée dans son esprit, qui la rattrape à chaque détour : « Quelque chose les avait suivi depuis la Russie, jusque chez eux ». Emergeant avec difficulté de sa cuite au lait de poule (arrosé de rhum), elle laisse les pensées venir à elle, en flot incontrôlé et intrusif ; son mari s’éveille en sursaut en réalisant qu’il a oublié d’aller récupérer ses parents à l’aéroport et disparait en quelques minutes, laissant sa femme seule avec leur fille, Tatiana... tout en adolescence, soupirs accompagnés de yeux levés au ciel et en portes qui claquent. Tentant de prendre en main une journée qui lui échappe complètement, Holly passe de la douche à la cuisine dans le brouillard de ses pensées, remontant jusqu’à l’adoption de leur petite merveille, dans un orphelinat miteux perdu au fin fond de la Sibérie. Tandis qu’une tempête de neige s’abat sur la ville, empêchant les invités de débarquer tout sourire dans le salon de Holly, cette dernière s’active en cuisine, hurle après sa fille qui ne cesse de s’éclipser, et perd lentement pied, rattrapée par ses émotions et l'héritage familial. Quel mystère se cache derrière les lourdes portes de l'orphelinat ? Pourquoi les relations de voisinage sont-elles si tendues (non, Docteur Watson, je n'ajouterai pas ici la fin de mon expression fétiche, il y a des yeux pudiques, voyons) ?

Les yeux de Tatiana étaient à la fois sombres et lumineux, comme des pierres noires polies. Quand Holly était enfant, peu de temps après que sa mère eut été diagnostiquée, son père avait acheté un tonneau rotatif polisseur et s’était pris de passion pour la collection de pierres, et Holly se rappelait s’être endormie de nombreuses nuits au bruit du broyage et de la trituration. C’était un miracle, la façon dont il mettait un morceau gris et ordinaire dans le tonneau pour le sortir, une semaine plus tard, brillant, plein de couleurs qui avaient dû être là depuis le début, mais cachées. En plongeant dans le regard de sa fille, Holly pensa à ces pierres, et comment elles ressortaient du tonneau en paraissant ne plus avoir aucun rapport avec celles qui y avaient été mises.
Ce n’était pas comme si Holly ne remarquait pas chaque jour la beauté des yeux de sa fille, mais avaient-ils jamais été aussi beaux ? Elle ne pouvait en détacher le regard. Esprit d'hiver - Laura KASISCHKE

Esprit d’hiver : étrange et envoûtant

Laura KASISCHKE, auteur de Esprit d'hiver (c) Télérama
Partant d’une journée banale (bon, certes, une tempête de neige ne s’effondre pas tous les jours sur nos toits, mais tout de même), Laura Kasischke décortique l’âme humaine et la foultitude de sentiments qui nous assaillent, de la peur de l’abandon à la frustration ou la colère. Esprit d’hiver nous plonge dans la vie, et le cerveau, de Holly Judge, paisible mère de famille ; Laura Kasischke nous fait sautiller au gré des pensées de Holly, entre présent chaotique et passé troublant, provoquant une impression de malaise non seulement parce que Holly évolue dans un véritable brouillard mais surtout parce que Laura Kasischke maîtrise parfaitement l’art de distiller une atmosphère pesante comme un cercueil, où un simple panier de linge sale provoque une panique affolante chez Holly. D’une écriture oscillant entre froide maîtrise et émotions intenses, Esprit d’hiver nous dévoile une femme ayant eu recours à l’adoption pour combler un besoin impérieux mais qui semble déconnectée d’elle-même et de son désir d’écrire ; au fil des pages, on apprend le passé de cette famille sans histoire, tout en restant englué dans ce sentiment de chaos. On est happé par cette histoire dont la banalité apparente masque un labyrinthe d’émotions qui nous mène jusqu’aux dernières pages, cinglantes et bouleversantes ; car la force de Laura Kesishke est de nous apporter toutes les clefs, tout en éparpillant notre concentration dans les réflexions décousues de Holly. Esprit d’hiver est bien plus qu’un simple repas de Noël qui tourne au désastre à cause de la neige et de la non arrivée des invités, c’est avant tout l’histoire d’une femme qui sombre doucement dans la folie et la douleur, se laisse submerger par tout ce qu’elle avait jusqu’à présent nier avec force. Laura Kasischke nous livre une oeuvre subtile, sombre et puissante, saupoudrée d’un soupçon de poésie ; Esprit d’hiver fut une très belle surprise, même si, il faut bien l’admettre pour être complètement honnête, cette surprise vaut essentiellement pour les dernières pages qui balaient tout le roman sur leur passage éblouissant.

Personne ne nait sans héritage.
Comment avait-elle pu croire, pendant toutes ces années, qu’il en était autrement ?
Holly aurait dû savoir mieux que quiconque que les gènes sont le destin. Que le passé réside en soi. Qu’à moins de le trancher ou de se le faire amputer par une opération chirurgicale, il vous suit jusqu’au jour de votre mort.
C’était pour cela qu’elle avait pleuré, n’est-ce pas, sans espoir de consolation, un soir, des années plus tôt, quand Eric avait dit, près d’elle au lit, après être passé devant la porte de la salle de bains où Tatiana brossait ses cheveux bruns brillants devant le miroir : « Mon Dieu, sa mère devait être une vraie beauté ». Esprit d'hiver - Laura KASISCHKE

Les détails du livre

Esprit d'hiver

Auteur : Laura KASISCHKE
Editeur : Christian Bourgois
Prix : 20 €
Nombre de pages : 276
Parution : août 2013

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Esprit d'hiver

2 janvier 2014

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

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. . Caroline D.

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