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2084, La fin du monde : Orwell au pays du totalitarisme religieux [rentrée littéraire 2015]

[Carozine dévore le roman 2084, La fin du monde - Boualem SANSAL]

6 Oct. 2015

Carozine lit le roman 2084, La fin du monde - Boualem SANSAL
Depuis quelques semaines les rumeurs volent, l’encre coule et l’intérêt s’éveille… l’objet d’autant d’attention ? Le roman 2084, La fin du monde de Boualem Sansal, un auteur algérien que je ne connaissais pas encore, mais qui m’a grandement donné envie de plonger le nez dans ces autres oeuvres (et, enquête longuement menée auprès de ma chère maman, lors d'une promenade en forêt —oui, le contexte compte lors de ces digressions !—, ses autres livres en valent largement la peine). Et pourquoi 2084, La fin du monde fait-il autant parler de lui ? Parce que le roman évoque le totalitarisme religieux et, en ces temps agités, le texte a une résonance bien particulière. D’autant que les interviews de Boualem Sansal titillent : le système totalitaire d’aujourd’hui s’appelle mondialisation et vient de rencontrer un problème de taille, la résurrection (et pas des moindres) de l’islam sous l’oeil bienveillant d’une Europe qui s’auto-censure. Voilà qui pose le débat. Alors, oui, 2084, La fin du monde de Boualem Sansal est un peu l’événement de la rentrée littéraire avec son discours discordant.

Quel meilleur moyen que l’espoir et le merveilleux pour enchaîner les peuples à leurs croyances, car qui croit a peur et qui a peur croit aveuglément. Mais c’était là une réflexion qu’il se ferait plus tard, au coeur de la tourmente : il s’agirait pour lui de briser la chaîne qui amarre la foi à la folie et la vérité à la peur, pour se sauver de l’anéantissement. 2084, La fin du monde - Boualem SANSAL

2084, La fin du monde : un Candide vs. une religion et un état tout puissants

2084, La fin du monde - Boualem SANSAL [ed. Gallimard]
Ati a une trentaine d’années et retrouve paisiblement la santé dans le sanatorium de l’Abistan. Dans cette région du Sîn, désert uniquement traversé par les pèlerins, deux fois par an, selon des chemins ultra-balisés et contrôlés de près par les V, Ati se laisse porter par les rumeurs qui bruissent et écoutent les témoignages contradictoires des pèlerins épuisés venant s’échouer au sanatorium. Au gré de ces histoires personnelles, Ati se met à douter du Gkabul (Acceptation), cette religion dominée par la présence omnisciente de Yölah et orchestrée sur les terres de l’Abistan par le non moins omniscient Abi, le Délégué. Mais les doutes que font naître ces témoignages ne se rapprocheraient-ils pas de la Grande Mécréance, susceptible de mort si les terribles surveillants la dénichent dans votre comportement ? Malgré les risques, les questions se font plus pressantes : qu’il y a-t-il au-delà de la Frontière ? qui est Bigaye ? la religion ne serait-elle pas un moyen d’endormir et de manipuler les foules ? Alors qu’Ati effleure cette liberté de penser, l’angoisse au coeur, il est renvoyé du sanatorium et confié aux bons soins d’une caravane, afin de rejoindre la capitale, Qodsabad. Il fait alors la rencontre de Nas, un enquêteur des Archives, des Livres sacrés et des Mémoires saintes, chargé de créer l’histoire d’un nouveau lieu de pèlerinage. A son retour à la capitale, Ati se voit attribuer un poste à la mairie de son quartier, un nouveau logement… et noue une amitié avec Koa, dont les interrogations sur le pouvoir de la langue créée par l’Abistan (l’Abilang) rejoignent les doutes d’Ati. Les deux compères vont tenter de trouver leur vérité dans les méandres orchestrés par le pouvoir totalitaire.

Toutes les pistes buissonnières ont été comptées et effacées, les esprits sont strictement réglés sur le canon officiel et régulièrement ajustés. Sous l’empire de la Pensée unique, mécroire est donc impensable. Mais alors, pourquoi le Système interdit-il de mécroire s’il sait la chose impossible et fait tout pour qu’elle le demeure ?… Il eut soudain une intuition, le plan était si clair : le Système ne veut pas que les gens croient ! Le but intime est là, car quand on croit en une idée on peut croire à une autre, son opposée par exemple, et en faire un cheval de bataille (…) 2084, La fin du monde - Boualem SANSAL

2084, La fin du monde : un roman philosophique qui envoûte

2084, La fin du monde - Boualem SANSAL [ed. Gallimard]
2084, La fin du monde s’ouvre sur un avertissement qui porte divinement bien son nom, dans lequel Boualem Sansal évoque un futur hypothétique, comme le 1984 de George Orwell… et termine par un « Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle ». Le fait est, qu’effectivement, les ressemblances avec le célèbre 1984 sont nombreuses. 2084, La fin du monde est une fable philosophique et son Ati, une sorte de Candide dont les réflexions évoluent au fil de ses pérégrinations naïves (avoir Orwel et Voltaire comme anges gardiens, avouez qu'il y a pire !). L’Abistan, pays imaginaire à la capitale tentaculaire, est constamment en guerre et sème les cadavres sur son passage ; il est né de la réécriture (et donc de l’effacement) du passé, de l’Histoire, afin d’en créer une nouvelle, basée sur le dogme. Les pèlerinages sont organisés à grand renfort de matraquage publicitaire et envoient des masses abruties dans les confins désertiques du pays… dans l’optique de vider les villes surpeuplées ? se demande un Ati qui, malgré lui, devient un électron libre, cherchant à voir au-delà des apparences trompeuses et des chimères lancées par l’Appareil (l’organe étatique de l’Abistan). L’écriture de Boualem Sansal est fluide, mélodieuse et vive, elle flirte avec la philosophie et interroge sur le langage et sa capacité à moduler les êtres, la toute puissance de la religion et de l’état qui organise les journées des croyants afin de ne laisser aucune place à la rêverie et mate les velléités de rébellion, la liberté d’être et de penser, la quête de soi, la guerre comme moteur du pouvoir totalitaire, l’éradication du passé (dont la chute de l'arc de triomphe à Palmyre se veut un cruel rappel)…

Il ne pouvait oublier qu’au sanatorium, il avait franchi une ligne rouge : il s’était rendu coupable de haute mécréance, un crime par la pensée, il avait rêvé de révolte, de liberté et d’une vie nouvelle au-delà des frontières ; cette folie remonterait un jour à la surface et causerait bien des malheurs, il le pressentait. Dans la réalité, hésiter simplement est dangereux, il faut marcher droit et constamment se tenir du bon côté de l’ombre sans jamais éveiller les soupçons car alors rien n’arrêtera la machine de l’inquisition (…) 2084, La fin du monde - Boualem SANSAL

Les thèmes sont vastes et abordés avec intelligence, sensibilité, pour nous amener jusqu’aux dernières pages, où la fable s’effrite sous le poids de la vérité démasquée. 2084, La fin du monde est un conte mélodieux qui transporte dans un futur conjugué au présent, où l’islamisme déstabilise culturellement, mentalement et politiquement les pays en dépassant la notion même d’Etat. Et Boualem Sansal est, décidément, un grand auteur qui sait manier les mots et les idées. Ce qui est bien trop rare de nos jours, surtout quand les idées sortent des chemins rebattus par le politiquement correct. Et, par bien des égards, il me fait penser à l’excellent L’erreur de l’Occident, de Soljenitsyne. Bref ! 2084, La fin du monde est un roman à dévorer parce qu’il est divinement bien mené. La fable contée par Boualem Sansal est magnétique, les idées, glaçantes et acerbes, l'ironie, mordante, et la forme futuriste, parfaite.

Le peuple de Yölah ne s’arrêtait pas aux vivants et aux disparus, il comptait les millions et les milliards de croyants qui arriveraient dans les siècles futurs et formeraient une armée à l’échelle du cosmos. Une autre question mobilisait Ati et Koa : s’il existait d’autres identités, qu’étaient-elles ? Et deux encore, subsidiaires : c’est quoi, un homme sans identité, qui ne sait pas encore qu’il faut croire en Yölah pour exister, et qu’est-ce que l’humain au juste ? 2084, La fin du monde - Boualem SANSAL

Les détails du livre

2084, La fin du monde

Auteur : Boualem SANSAL
Editeur : Gallimard
Prix : 19,50 € [13,99 au format Kindle]
Nombre de pages : 288
Parution : 20 août 2015

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2084: La fin du monde

6 octobre 2015

Longtemps, je me suis couché(e) de bonne heure... pour lire. So what?!

Autres lectures de Carozine : Carthage : plongée dans l’Amérique de Joyce Carol Oates [rentrée littéraire 2015].

. . Caroline D.

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